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Sévices en institution pour personnes âgées :

L' institution : une zone de non-droit

Communication de Rosette Marescotti au congrès d'ergothérapie et de médecine physique de la Grande Motte, septembre 1999

En 1998, en vue de l'obtention d'un diplôme universitaire de psycho-gérontologie, je dirige mes recherches vers les sévices en institutions pour personnes âgées, avec l'espoir de pouvoir enfin répondre à la question que je me pose depuis de nombreuses années : "Lorsqu'un personnel soignant voit ou a connaissance d'un sévice commis par un collègue sur un patient, pourquoi cette violence n'est-elle pas signalée ?"

Le silence du soignant face à la maltraitance des personnes âgées m'amène à chercher les origines du non signalement dans l'institution même. Je me suis appuyée en grande partie sur l'ouvrage de Erving Goffman "asiles" pour montrer que l'institution est avant tout totalitaire c'est-à-dire qu'elle prend en charge totalement l'individu. L'institution le prend en charge, mais elle le dépersonnalise. Des séries d'humiliation, de profanation de la personnalité se mettent en place, et, nous constaterons qu'entre les lois et les mĻurs, les mĻurs régneront. Chaque institution aura sa propre loi, en marge de la société.

Je me suis également appuyé dans ma recherche sur le remarquable ouvrage d'enquêtes sur les institutions pour enfants de Stanislas Tomkiewicz et pascal Vivet : "Aimer mal, Chatier bien". Les auteurs nous prouvent que les violences existent et qu'elles sont cachées, et , que l'institution malveillante est protégée le plus longtemps possible.

Tous ces actes de violences qui restent dans l'ombre de l'institution nous montrent que l'établissement tend à protéger son personnel avant ses clients. L'institution crée ses propres lois, elle ne se réfère à la législation en vigueur que lorsqu'elle n'a plus le choix.

Nous allons démontrer que l'institution pour personnes âgées est une zone de non-droit.

Pour démontrer cette idée, je me suis appuyé sur le témoignage des soignants qui ont accepté de briser le silence et dont Yves Gineste vous a parlé précédemment. Pour que ma recherche soit validée, j'ai travaillé sur des violences indiscutables, c'est-à-dire les sévices infligés par des soignants récidivistes. Les propos des soignants sont mis entre guillemet et sont en italique dans le texte.

Dans notre société, les vols, les violences, les attouchements sexuels, les viols ou les meurtres sont punis par le code pénal. L'individu qui commet ces actes engage sa responsabilité et doit répondre devant la justice de ses méfaits. Seuls, les tribunaux civils sont aptes à juger et sanctionner les comportements non-conformes, en regard des peines encourues prévues par les dispositions légales. Les éventuelles sanctions administratives prévues dans les codes des administrations ne peuvent en aucun cas dispenser les institutions de recourir à la justice civile. Or, nous pouvons constater que les institutions de soins, en ne punissant pas ces actes sur le plan administratif et en ne se portant pas partie civile devant les tribunaux , lorsqu'elles ont connaissance de ces actes de violence ,se comportent comme si elles étaient un état dans l'état, zone de non-droit où la référence à la loi commune n'a plus cours.

En travaillant sur les témoignages des soignants, j'ai pointé 6 éléments qui contribuent cette démonstration.

La parole du Patient est niée :

Chaque fois qu'un patient qui subit une violence essaie de se plaindre, il n'est pas cru : Georgette nous dit : "On les prend pour des malades mentaux, ils ne sont pas crus". ou encore Monique qui nous raconte que "lorsqu'un patient se plaint au médecin, ce dernier se tourne vers la personne qui l'accompagne en posant la question : Est-ce-que vous l'avez vu. La réponse étant non, le patient est renvoyé dans le service sans tenir compte de ce qu'il dit".

L'idée de zone de non droit est renforcée par le fait que le patient n'a pas droit à la parole. Il n'est plus un citoyen normal, il n'a pas la possibilité de signaler son agresseur.

 

a - La parole du patient est niée :

Un patient est battu par le personnel, il essaie de se plaindre , Monique, infirmière, nous dit:

- "Tout le monde était au courant puisque les malades se plaignaient au niveau du médecin chef et de la direction. Il n'y a jamais eu de sanction, rien".

- Lorsque le patient se plaint au médecin, ce dernier "se tournait toujours vers la personne qui accompagnait le malade en posant la question : <<Est-ce que vous l'avez vu ?>>. La réponse étant non, le patient était renvoyé dans le service sans tenir compte de ce qu'il disait. Il n'a jamais rien dit" .

- "Certains le disent, mais comme on les prend pour des malades mentaux, ils ne sont pas crus".

 

Au travers de ces quelques phrases, on peut voir que la parole du patient n'est pas reconnue; dans l'institution son témoignage ne compte pas. L'idée de zone de non-droit est renforcée par le fait que le patient n'a pas droit à la parole. Il n'est plus un citoyen normal. Les sujets victimes sont privés de leurs droits de personne, puisque jamais, ou quasiment jamais, ils ne seront entendus lorsqu'ils sont les auteurs du signalement. Le patient n'a pas la possibilité de signaler son agresseur dans l'institution.

Lorsque ni le médecin (chef du soin), ni l'infirmière (responsable de l'accompagnement de la vie du patient au travers de son rôle propre), ni l'aide soignante (qui passe le plus de temps avec le patient), ne le croient ou ne l'écoutent, le malade n'a plus d'interlocuteur dans l'institution. Déjà fragilisé par son état physique, la négation de sa parole nous apparaît comme une violence de plus. Parfois, il est catalogué comme malade mental, (comme dans le témoignage de Georgette), donc irresponsable de ses paroles. Pourtant, dans la réalité, peu de patients sont sous tutelle. Ils ont le droit de vote et, leur citoyenneté est reconnue ; nous supposons qu'ils ont donc des fonctions cognitives suffisantes pour que leur expression soit reconnue.

Normalement, la plainte d'un patient devrait au moins mettre le service en état d'alerte, les soignants devraient au moins chercher à savoir si ces signalements sont de l'ordre de la fabulation ou de la réalité.

Le témoignage de Monique est le seul où il est clairement dit que le patient s'adresse directement au médecin. Au cours de notre enquête, nous n'avons pas réussi à avoir de témoignage de médecin. Ils disent ne jamais être au courant des violences de manière générale et, d'ailleurs, c'est à leur avis très exceptionnel. De manière systématique, ils nous ont adressé aux aides-soignants.

Le "citoyen-patient" a 2 statuts, qui ne se recoupent pas: un statut de citoyen hors de l'institution, un statut de patient dans l'institution. La séparation de ces 2 statuts constitue un élément important de perte des droits du malade.

Dans son témoignage, Annie nous parle d'un patient qui a porté plainte directement à la gendarmerie. C'est vrai qu'il subissait régulièrement des sévices dans l'établissement et que rien n'était fait pour le protéger.

Coups, insultes étaient des comportements prémédités, les employés revenant sur le lieu de travail en dehors de leurs horaires pour frapper le patient. Déposant une plainte aux autorités compétentes, son témoignage a été entendu et une enquête a été ouverte par les gendarmes. Ses droits de citoyen sont alors respectés en dehors de la maison de retraite. Face aux autorités judiciaires, il retrouvera son statut d'homme libre.

En revanche,dans l'établissement, la parole du patient n'est pas entendue. Personne ne réagit à ses plaintes. Cet exemple contribue à renforcer l'idée que l'institution soignante est une zone de non-droit.. Malheureusement, peu de patients ont suffisamment de force physique et de courage pour mener à bien ce signalement à l'extérieur de l'établissement, d'autant plus, que la plupart du temps, les patients battus ne peuvent pas sortir de l'institution. A cause de leur état physique, de leur désorientation ou simplement de l'éloignement des établissements des centres ville .

 

 

b - La famille est mise à l'écart

La famille n'est pas considérée comme un partenaire de l'institution.

- "Il y a beaucoup de plaintes des gens, mais personne ne réagit".

- "Et puis, on le cache aux familles. Quand la famille arrive, on dit qu'il est tombé de lui même".

Lorsque la famille signale des maltraitances, l'institution n'en tient pas compte : "Personne ne réagit". Le mot personne signifie que plusieurs membres de l'institution sont informés, l'ensemble des individus forme un corpus qui ne réagit pas, qui garde le silence. Nous avons posé la question aux soignants afin de savoir si les familles sont alertées par les violences. Il semble exister quatre possibilités :

- La famille est directement alertée par le patient lui-même

- L'état du patient alerte la famille : plaies anormales, comportements de peur.

- Une famille est alertée par les cris d'un autre patient,

- Un patient non soumis lui-même a des violences averti une famille des mauvais traitements que subit l'aïeul.

- La famille est directement alertée par le patient lui-même

c'est un cas qui s'avère assez exceptionnel, car nous constatons que les patients très entourés sont à l'abri des sévices du soignant maltraitant. ce dernier s'acharne en principe sur les personnes hautement vulnérables.

Cependant le soignant maltraitant peut aussi faire une "mauvaise évaluation" du patient , l'estimant incapable de communiquer et le maltraiter (témoignage Dominique) en se croyant à l'abri d'un signalement. Dans ce cas-là, la famille sera informée directement par le patient. Si la famille est très virulente, sa plainte peut être entendue.

 

- L'état du patient alerte la famille : plaies anomales, comportements de peur.

Devant une aggravation de l'état de l'aïeul, la famille peut intervenir auprès des soignants pour chercher des explications. Systématiquement, nous avons pu constater la recherche de protection de l'équipe qui évoque des chutes, des comportements d'auto-destruction, voire l'agression d'autres patients. Jamais nous n'avons assisté au signalement d'un soignant dans ce cas . Les fractures spontanées dans la littérature nous semblent bien illustrer ce propos. Se produisant presque systématiquement la nuit, en l'absence de témoins(?), elles apparaissent impossibles aux spécialistes travaillant sur la résistance osseuse, pour des patients non mobiles et alités. Pour nous, les efforts violents de certains soignants pour écarter les cuisses de patients lors des manipulations (difficiles) de poses de change complet ou d'actes de nursage intime sont responsables de certaines de ces fractures. En cours de formation de manutention relationnelle, il nous arrive souvent d'arrêter les gestes de certains soignants de peur des dégâts qu'ils risquent de causer.

De même, les ecchymoses et plaies des avant bras apparaissant sur les bras des personnes âgées dépendantes sont dues aux manipulations brutales des soignants. Evoquant la grande fragilité de la peau de ces patients, les soignants déclarent que le patient est blessé par les accoudoirs des fauteuils. Pourtant, la simple observation nous montre que les ecchymoses correspondent aux marques laissées par les doigts des soignants lors de saisies en "étau" utilisées au cours des manutentions. Nous avons connu une vieille dame maigre dont l'avant bras avait été entièrement pelé au cours d'une mise au bord du lit par un soignant brutal. La plaie faisait le tour de l'avant bras , et partait du coude pour arriver au poignet. Au cours d'un retournement identique, nous avons aussi assisté à une fracture "spontanée" du radius et du cubitus d'une centenaire...

Lorsqu'une personne subit des sévices, que son corps en garde les marques, pour les expliquer, les soignants diront parfois que le patient "est tombé de lui-même" . Ce "lui-même" rajoute de la force à la déculpabilité des soignants. Personne n'est responsable. L'équipe préfère endosser la responsabilité d'une chute (cependant, pour certains soignants, le fait de tomber est grave, et, c'est pour cela que des patients sont si souvent "ligotés"). La chute met en faute une équipe soignante et non pas un individu, même grave, elle peut s'expliquer.

Cependant, dire que le patient a chuté a des conséquences catastrophiques pour ce dernier. La famille, inquiète, demandera aux soignants de prendre des mesures afin d'éviter de nouvelles chutes. La solution choisie, sera, dans la majorité des cas, d'attacher le patient qui est donc battu et "puni".

 

- Une famille est alertée par les cris d'un autre patient :

Une famille est avec un patient dans une chambre, et elle est alertée par les cris des soignants et du soigné dans une chambre voisine. Ces témoins auditifs peuvent alors prévenir les soignants ou le cadre infirmier qu'il se passe des choses "bizarres". N'étant pas réellement concernée de près par la violence, la famille n'ira pas plus loin dans sa démarche. Les soignants, dans la grande majorité des cas, ne chercheront pas à reconnaître les comportements non conformes.

 

- Un patient non soumis lui-même à des violences avertit une famille des mauvais traitements que subit l'aïeul.

Nous avons ainsi eu le témoignage d'un patient qui nous a alerté par écrit ( il ne pouvait pas parler) des sévices graves que subissait toutes les nuits son voisin de chambre (coups violents ayant entraîné la rupture de l'arcade sourcilière du voisin grabataire) . Nous avons porté l'affaire devant les soignants et la direction, sans effet. Rares, là aussi, nous semblent les familles informées capables de poursuivre des démarches de signalement.

 

Cependant, la famille peut et risque de réagir, donc "on le cache aux familles".

Dans le témoignage du directeur, à la question : "Est-ce que tu penses que la famille doit être au courant ?", la réponse est : "Je n'en sais rien. Il faut être sûr de son coup. C'est vrai, nous n'avons pas les moyens de mener des enquêtes super sophistiquées. A un moment donné, il faut savoir passer le relais à des services d'enquêtes spécialisés".

Cela peut signifier que prévenir la famille n'est pas du rôle de l'institution. Cela peut également vouloir dire que, tant que le patient est dans une institution, il n'y a pas la reconnaissance d'une autre protection que celle de l'établissement. La famille, dans l'ignorance des faits, n'est plus protectrice, elle ne détient aucun pouvoir.

 

D'après les dires des soignants, les patients intellectuellement intègres et très entourés par leur famille, sont, de ce fait, à "l'abri" des sévices commis par les soignants malveillants.

 

La famille se veut parfois protectrice en gardant le silence. Nous savons, bien que n'ayant aucun témoignage pour le confirmer, que la famille est capable de se taire, par peur, afin de protéger le patient de nouvelles représailles du maltraitant.

La séquence "Il y a beaucoup de plaintes, mais personne ne réagit" , peut aussi signifier que les familles n'ont pas réellement souhaité étaler la violence en la signalant clairement par des actions qui ne pourraient pas être niées.

En se manifestant clairement, la famille peut se trouver dans une position délicate qu'elle risque de ne pas contrôler. La personne âgée risque d'être alors à sa charge, il faudra trouver une autre institution, ce qui est difficile actuellement.

La famille est confrontée à un conflit, et, elle risque de minimiser la violence pour se protéger.

L'institution connaît parfaitement ce pouvoir qu'elle a sur la famille. Nous avons le souvenir d'un fait qui nous a été raconté par un soignant : Une famille non satisfaite d'un des services de l'hôpital se plaint auprès de la direction ; la réponse du directeur : "Si vous n'êtes pas satisfaite, vous allez ailleurs". Nous avons le souvenir que ce soignant nous expliquait ces faits afin de nous dire que leur directeur les aidait beaucoup face aux familles exigeantes.

Il est toujours difficile pour la famille de prouver qu'un patient subit des sévices, à moins, d'arriver lorsque les faits se produisent. L'institution minimisera toujours le problème et la famille sera d'ailleurs vue d'un très mauvais Ļil par l'ensemble du personnel : "Ceux-là, ils ne sont jamais contents."

 

c - L'institut ne reconnaît pas le signalement

Lorqu'un soignant fait un rapport, ce document peut disparaître, il n'en entendra plus parler. Citons ces extraits de témoignages :

- " Un jour, j'ai fait un rapport, je ne sais pas ce qu'il est devenu. Je n'ai jamais eu de nouvelle de ce rapport".

- " J'ai fait un rapport, je l'ai remis à la surveillante, cela fait trois ans maintenant, je n'en ai aucune nouvelle, et, ce mec-là est embauché et je suis sûre qu'il continue à taper les malades".

- "Même en signalant , rien n'est fait" .

 

Ne pouvant ignorer instantanément un soignant qui viendrait signaler un sévice, les responsables demandent tout de suite la rédaction d'un rapport avant, dit-on, d'agir : sans rapport, les plaintes n'ont aucune valeur. L'administration, pour se protéger, demande donc des écrits. Il est en général très difficile pour le soignant d'écrire, car le rapport laisse des traces. Le personnel qui a dépassé cette appréhension, et qui, malgré la peur, fait un compte rendu, se retrouve lui aussi non reconnu. Personne ne tient compte de ses propos, tout se passe comme s'il ne s'était jamais rien passé.

 

La plupart du temps, les rapports sont établis par les jeunes recrues encore capables de se révolter face à certaines attitudes. Ces personnes n'ont pas encore eu le temps "de se fondre dans la masse". La non -reconnaissance de leur rapport, le fait de constater que malgré leur prise de responsabilité, rien n'est fait, va contribuer à les mettre par la suite dans le moule de l'institution et ils comprendront qu'il vaut mieux ne pas trop se faire remarquer.

Nous en avons l'exemple avec le témoignage de Georgette qui a signalé les sévices que commettait un soignant la nuit. Elle a mis six années avant d'être capable d'agir. Dans son témoignage, elle nous explique que tout le monde est au courant des faits, mais que l'ensemble du personnel se tait. Si elle témoigne, c'est parce qu'elle-même, dans sa vie, elle a subi des violences, et elle ne supporte plus de voir les personnes maltraitées. Elle va mener un véritable combat avant de se faire entendre. Elle sera mise au banc de l'institution, sera traitée de folle, d'irresponsable, accusée de briser la vie d'un employé. Georgette finira par menacer l'institution et, elle sera enfin entendue. En revanche, deux ans après, elle est toujours mise à l'écart des équipes soignantes, son acte lui est encore reproché, pourtant, le maltraitant a reconnu les faits, et sa sécurité financière est restée assurée : il est en congé longue maladie.

En fait, l'institution par le refus de prendre en compte un rapport, protège le corps de l'institution avant tout.

 

Le soignant qui signale, qui est capable d'engager une action qui l'individualise et le différencie dans l'équipe, se sent bafoué, inutile et déçu. Ces sentiments se manifestent dans les écrits de Monique : "Il est parti normalement à la retraite, avec sa médaille du travail" Les conséquences de la non prise en compte du rapport sont pour le soignant injustes. Il s'engage mais personne ne l'entend, tout contribue à le démotiver et tout l'engage à se "fondre dans la masse".

 

L'institution peut aussi refuser un écrit :

- "Je voulais faire un écrit, le directeur m'a dit que je ferme ma gueule, qu'il <<ne voulait pas d'écrit, vous vous rendez compte de la gravité des choses>>"

L'institution prend aussi conscience que les écrits restent ; pour certains dirigeants, il est préférable de ne pas en avoir, de ne pas prendre le risque de devoir, un jour, avoir des comptes à rendre. Sans écrit, nous ne pouvons rien prouver, du moins, nous pouvons nier le sévice.

Cette attitude renforce le pouvoir du maltraitant. Cette position des dirigeants ne peut être que connue du maltraitant qui trouvera, probablement de manière inconsciente, un appui auprès de la direction,et, une action de leader dans l'équipe.

 

Il nous semble que le directeur qui refuse tout écrit a peur des représailles du soignant maltraitant, ou encore qu'il agit pour protéger l'institution d'un scandale.

Si "l'affaire"s'ébruite, tout le corps institutionnel est en danger. Le silence semble donc mettre l'institution à l'abri des représailles possibles.

 

Le témoignage d'Annie, surveillante, nous montre à quel point il peut être dangereux pour l'institution de cacher et de protéger une surviolence. Le directeur ne veut pas de rapport écrit, il refuse d'entendre parler de sévice, de baisser la note de l'employé, cette situation va durer plusieurs années : un jour, un patient portera plainte, il y aura une enquête judiciaire et une enquête de la DDASS. Le directeur ne sera pas mis en cause, car, entre temps, il a été muté, en revanche "une campagne calomnieuse à l'extérieur s'est engagée" et l'institution qui avait bonne réputation est devenue "l'endroit où on frappe les vieillards, où tout le monde frappe les vieillards".

 

d - L'institution est incapable de sanctionner

Nous allons démontrer au travers de ces quelques extraits de témoignages que lorsqu'un signalement aboutit, l'institution ne sanctionne pas, dans la majorité des cas, elle mute le fonctionnaire qui ira sévir ailleurs. Pire, cette mutation est souvent vécue par les autres agents comme une gratification accordée au maltraitant.

 

L'institution ne sanctionne pas une faute grave.

- "En général, ça ne va jamais à la sanction, ça ne va jamais plus haut".

- "Quand elle a vu que c'était dangereux pour elle, elle a vu des gens hauts placés, et, on lui a conseillé une mutation, qui a, bien sûr, était acceptée".

- Suite à une violence physique signalée par la famille : "La personne a été mutée dans un autre service".

 

L'institution peut même gratifier le soignant malveillant :

- "Il est parti normalement à la retraite, avec sa médaille du travail".

- "En commettant des violences, elle va travailler dans un service convoité par tout le monde" .

- "Elle n'a pas eu de sanction, elle est dans un service super intéressant. J'ai fait la réflexion au cadre infirmier : <<Faut-il en venir à taper les malades pour avoir un bon poste>>".

Le cadre infirmier Annie baisse la note d'un employé maltraitant, le directeur la remonte : "Le directeur de l'époque m'a dit que j'avais des a priori, que je faisais une "fixette" avec ces gens là et qu'il fallait que je me calme et il leur a monté leur note".

- "Le premier était relativement âgé, puisque peu de temps après, il est passé en longue maladie, puis en retraite, ce qui m'a bien arrangé".

- "Il a démissionné par la suite, on le lui a fortement conseillé".

- "Elle est partie du service où elle était avant à cause de cela, les gens s'étaient plaints, elle giflait les patients".

 

L'institution note ses fonctionnaires, mais , la note n'a pas valeur d'évaluation de compétence .

Discutant avec le directeur Jean Louis, il nous dira que la note "représente l'aptitude à bien vieillir". Nous constatons qu'une note n'est quasiment jamais baissée, quoi qu'il arrive. Il faudrait donner des explications à cette sanction, et donc, dévoiler, dans le cas présent, les maltraitances.

La note, culturellement, a une signification. Je suis satisfait de vous, je vous récompense par une bonne note, voire des félicitations; Je ne suis pas satisfait, je sanctionne par une mauvaise note.

Dans le cas de l'institution étatique, que le fonctionnaire travaille correctement ou pas, il grimpera tranquillement les échelons qui le mèneront à la note maximum à l'approche de la retraite.

De même, pour une jeune recrue, ce système de notation n'est pas motivant. Que vous travailliez bien ou mal, il n'y aura ni récompense ni sanction. Nous pouvons même dire que les membres de l'institution aiment assez peu les personnes qui font du "zèle", qui sont différentes des autres : "Quand tu arrives dans un service, il y a un état d'esprit, une façon de travailler, de s'adresser au patient. Il est difficile de garder le cap que tu te fixes quand tu rentres dans une institution".

Il en est de même dans le domaine des congés maladie, où l'institution ne contrôle jamais un fonctionnaire qui est en maladie pendant une longue période, et il est connu que les congés maladie sont beaucoup plus fréquents pendant la saison des palombes dans le Bordelais, des vendanges dans le sud de la France et des champignons dans le Limousin. Nous avons même connu un service où le personnel s'organisait pour prendre trois mois de congé maladie dans l'année, période accordée sans, probablement, de pénalité sur le salaire.

Une fois recruté, l'employé n'est pas évalué. Il n'a pas à rendre réellement compte de ses actes. Ceci favorise la déresponsabilisation et provoque une forte résistance au changement, à la remise en cause.

 

e - L'institution protège le soignant maltraitant

- Par l'intermédiaire des syndicats :

"Cette femme avait mis les syndicats dans le coup,et, ils l'ont protégée".

"Les syndicats ont protégé cette personne, pas moi ".

 

- Par l'intermédiaire des dirigeants de l'institution :

(Parlant du maltraitant) : "Si c'est le maire qui l'aide, ce n'est pas le directeur qui va dire quelque chose".

"Elle savait, et d'autres personnes savaient, pourtant elle n'a jamais voulu convoquer cette personne".

"L'administration a toujours voulu cacher".

"L'hôpital protège plus le personnel que le malade".

"Le directeur m'a dit de me taire, qu'il rencontrerait l'employé hors de ma présence".

"On ne renvoie pas les gens comme ça, il a eu une mise à pied de six mois".

 

- Par l'intermédiaire des collègues :

"On dénoncera la violence, pas la personne".

"On était vraiment sûr (qu'il y avait maltraitance) quand la personne a porté plainte, en fait, on le savait".

"Tout le monde était au courant".

"Je pense qu'il le faisait devant les gens dont il savait qu'ils ne diraient rien".

 

- Par l'intermédiaire des patients :

"Je me suis rendue compte que la loi du silence n'était pas seulement avec le personnel, mais aussi avec le résident".

" Quand le pensionnaire en question s'est fait piquer sa petite cagnotte, quand je l'ai interrogé, puisque c'est lui qui s'est plaint, je lui ai demandé de m'expliquer ce qui s'était passé dans sa chambre. Tout démontrait que c'était bien elle, mais non, il ne voulait pas le dire, je l'ai bien senti, il ne pouvait pas le dire parce que justement c'était elle".

 

L'ensemble des éléments de l'institution protège le soignant maltraitant en gardant le silence ou en assurant directement une protection qui, dans les témoignages n'est pas systématiquement traduite par des actes. Les soignants disent "il le protège".

Il est écrit entre les lignes, lorsque ce n'est pas clairement énoncé, que les sévices sont connus par le personnel soignant.

L'auteur de violence est protégé par identification ; "Toutes les fautes qu'on commet". Personne n'est parfait, chaque soignant peut avoir commis des actes répréhensibles. C'est une protection et un soutien de l'ordre absolu, de l'institution dans son ensemble.

 

Le silence est loi. Nos actions peuvent être hors la loi, mais il ne faut pas qu'elles puissent être détectées au-delà des portes de l'institution.

"Si cela ne change rien, ce n'est pas la peine de signaler ces choses-là".

 

f / L'institution donne le pouvoir aux soignants :

"Je ne crois pas qu'il n'y a pas de droit, je crois qu'il y a oubli du droit. Quand les soignants ont des gens dépendants, ça emmène des prises de droit. Il y a des prises de pouvoirs, oui".

L'institution par sa permissivité , confère aux soignants et aux autres membres de l'institution tous les droits.Parce que nous ne voulons pas tout étaler sur la place publique, nous pouvons dans l'institution dépasser nos droits.

"Il faut savoir passer le relais à des services d'enquête spécialisés. Ca aussi, c'est impressionnant de voir débarquer dans une institution des képis ou des inspecteurs. Mais ça aussi, c'est important de savoir que la loi ne s'arrête pas à la grille de l'institution et que si on est complètement en dehors des clous, il se passera des choses".

La réflexion du directeur, met en évidence que le rôle de l'institution n'est pas de sanctionner, elle n'est pas là pour faire la loi. Au travers des mots "la loi ne s'arrête pas aux grilles de l'institution", on note bien qu'il existe une frontière entre la société et l'institution, puisqu'il est nécessaire de le rappeler. Derrière cette ligne marginale, il existe une autre loi.

 

g - Conclusion

L'institution constitue d'une certaine manière un état dans l'état. La protection institutionnelle (institution par rapport à ses membres et réciproquement) prend le pas de manière totalitaire et absolue sur la protection des personnes vulnérables placées sous sa responsabilité.

La responsabilité de l'institution et de chacun de ses membres ne se pose pas en tant que telle, elle est souvent l'objet d'une occultation, d'un clivage (témoignages où tout le monde sait), cautionnée par son silence ou son indifférence : "Ce n'est pas mon problème", "je n'étais pas présente".

En revanche, lorsque les actes (répréhensibles par la loi) d'un employé franchissent les murs de l'institution, s'il n'y a plus de possibilité de protection, l'institution est perçue comme totalement mauvaise. "Notre établissement qui avait bonne réputation est devenu l'endroit où on frappe les vieillards, où tout le monde frappe les vieillards".

 

Plus une institution fonctionne sur ce mode archaïque et infantilisant pour ses membres selon la loi du tout ou rien , totalement bonne ou totalement mauvaise, plus le risque de dérive est important. L'écart est trop grand entre l'image de l'institution, de la fonction soignante (la vocation, le service, l'amour des gens...) et de la réalité des pratiques.

Si le soignant auteur de violence est pervers, le risque de transgression des lois structurantes qui régissent la communauté humaine sera grand.

Lorsque la vie affective et inconsciente de l'institution se focalise sur ces individus (soit qu'ils parlent de leurs actes, soit qu'ils en fassent parler sous formes de rumeurs), ces individus peuvent alors assurer une fonction de leader et créer des sentiments collectifs dont personne ne peut se déprendre, ni les soignants, ni a fortiori les soignés.

Face au soignant qui sera le plus bizarre, le plus dangereux, le plus délirant, porteur d'un message de l'impossible, initiateur de transgression se situant "hors du commun", dans un positionnement de souveraineté, de narcissisme aigu, de mépris des autres,soutenant les fantasmes et les pulsions les plus archaïques et donc s'adressant à l'inconscient de chacun, l'institution risque alors de s'engager dans un processus de contagion de la violence.

Les Longs Séjours désinvestis par les médecins et les soignants, services qui meurent et où l'on meurt beaucoup, qui sont souvent des sources de souffrances, de violence, d'agression, peuvent provoquer des situations de hautes violences sur les patients.

 

Dans une deuxième partie de mon travail, j'essaie d'expliquer le silence des soignants face aux sévices et, en conclusion j'apporte quelques reflexion sur les solutions possibles. Ce mémoire peut être consulté sur internet : "Sévices en institution pour personnes âgées - Le silence des soignants".

Rosette MARESCOTTI

Directrice de la CEC

Le Bost,

87220, EYJEAUX

 

BIBLIOGRAPHIE

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Bibliographie
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