La violence en institution: le constat

Communication de Yves Gineste au congrès d'ergothérapie et de médecine physique de la Grande Motte, septembre 1999

Je suis ici, aujourd'hui pour vous parler d'un problème grave: la violence des soignants. Rosette Marescotti , ma compagne, continuera après moi cet exposé en parlant de son étude sur le silence des soignants.

La violence, vous l'avez peut-être déjà rencontrée dans l'institution où vous travaillez, comme 55% de vos collègues le disent en réponse à une enquête faite à Albi dans le cadre d'une journée sur la violence en 1998. Plus d'un soignant sur 2, dans sa carrière se trouvera confronté à un problème de violence, et souvent de violence grave. C'est dire la banalité du problème.

"La violence, et si l'on en parlait ?", était le thème du congrès que nous avons organisé en septembre à I'hôpital de Mauvezin, dans le Gers. Plus de 100 personnes y ont assisté, des soignants, mais aussi député, Dass, Dar se sont déplacés. Encourageant ou inquiétant?

Et ici à la Grande Motte, puis-je vous en parler librement, sans vous blesser, sans vous agresser, vous qui êtes là comme soignants, càd pour prendre soin, pour faire du bien ?

Sommes nous complices? sommes nous coupables de n'avoir rien dit, si nous avons constaté ce que l'on appelle pudiquement des "comportements non-conformes".

S'il est difficile d'en parler quand on n'est pas vraiment concerné, imaginez la difficulté des soignants qui sont au coeur des comportements violents de leurs collègues.

Je suis formateur hospitalier depuis plus de 20 ans. J'ai travaillé dans plus de 350 services différents, en psy, en gériatrie, en réa et dans tous les types de services de soin et de structures qui existent.

Tous les jours, nous travaillons sur le terrain , avec les patients les plus lourds. Dans une approche de douceur et de tendresse;

Nous développons souvent avec nos stagiaires des relations de forte complicité, voire d'amitiés. Notre regard n'est jamais un regard de juge, mais nous essayons de comprendre ensemble et de trouver des solutions. Et nous sommes de l'extérieur. Alors souvent, à la fin d'une journée de formation, un stagiaire reste pour me parler de ce qu'il ne supporte plus : les violences dont il est témoin. Parfois , il s'agit de violences légères, discutables, un tutoiement de trop, une porte qu'on laisse ouverte.

Parfois de violences graves, des coups, des blessures, des tortures, et les mots sont pesés.

Et le bilan, le constat est là: en 20 ans, nous avons connus des dizaines et des dizaines de stagiaires qui nous ont confié leur désarrois d'avoir assister, ou de vivre au quotidien des violences graves. Et de me demander quoi faire?

Je vais vous raconter quelques exemples, afin de donner la mesure de ces violences. Parmi les témoignages que je rapporte, certains ont servis de base au travail de Rosette Marescotti qui vous parlera tout à l'heure de son étude universitaire sur les sévices en institutions pour personnes âgés.

 

La semaine dernière , j'envoyais ce courrier sur internet, dans groupe de discutions qui réuni des professionnels de la gériatrie. Nous parlions d'un appareil, le verticalisateur:

Je vous lis le mail:

"Bonjour,

Cette semaine, je travaille dans maison de retraite médicalisée du sud de la France. Hier, j'ai fait 1 toilette à des patients les plus "difficiles": Un patient Alzheimer, très opposant, qui frappe dès qu'on le touche. La toilette du sexe est quasiment impossible pour les soignantes, qui se mettent à trois, 2 qui tentent de maîtriser ses coups , et une qui lave. Je lui ai fait une toilette au lit en appliquant nos méthodes de communication verbales et non verbales et de gestion des comportements agressifs. Le patient n'a manifesté quasiment aucune agressivité (pour la première fois, d'après le personnel) et je l'ai levé avec le verticalisateur, car il a encore des appuis légers. C'est sa première verticalisation depuis des mois. Ce matin, je vais lui faire sa toilette sur le verticalisateur: l'agressivité sera ainsi totalement maîtrisée, le monsieur sera calme, j'aurais un accès complet pour la toilette. J'ai d'ailleurs invité sa femme à venir m'aider, ... Résultat, la toilette va devenir, j'espère, grâce à cette instrument ,le temps de verticalisation de la vie de cette homme (environ 10 minutes), et je suis près à parier que dans un mois nous pourrons passer à autre chose, avec une éventuelle collaboration. Les sourires légers qui apparaissait sur le visage de ce monsieur me le laisse supposer."

Deuxième lettre le lendemain "Au fait, ce matin, une AS seule a fait la toilette du monsieur dont je parlais hier, sur le verticalisateur. Pas d'agression, toilette super, et 7 minutes (chrono) de verticalisation d'affilé, sans aucun problème, plus 2 fois 7 pas à 2 soignants ensuite. Et heureux, le papi, quand à sa femme, des larmes..de joie."

Mardi soir, avant hier, donc, je terminais le stage, et je discutais avec 4 stagiaires, 3 emploi-jeunes et une AMP titulaire et nous évoquions les progrès fantastiques de ce patient, quand un emploi jeune me dit soudain "avant cela ne se passait pas comme ça, la toilette. Il y avait des violences. Certaines AS lui enfermait la tête dans une taie d'oreiller pendant la toilette, pour l' empêcher de cracher."

Et toutes de confirmer, et d'en rajouter:" une fille avait trouvé un système pour qu'il ne donne pas de coups de poing: elle lui frappait les yeux avec un gant savonné, comme cela pendant qu'il se frottait les yeux, il était plus facile à maîtriser".

Une jeune fille à ensuite rajouté: heureusement qu'il y a eu le stage, j'étais prête à démissionner, car si c'est ça, être aide soignante...

Non, ce n'est pas ça, une aide soignante, mais que voulez vous qu'elle fasse, avec son statut d'emploi-jeune? Qu'auriez vous fait à leur place?

J'ai noté ces témoignages, mots à mots.

Je pourrais ainsi vos parler pendant des heures rien qu'en racontant ce que m'ont dit les soignants.

Il serait très facile de condamner, mais qui peut affirmer que dans ce même contexte culturel et institutionnel, il n'aurait pas agît ainsi.

Les formes de violences rencontrées en institution sont extrêmement nombreuses et variées.

D'une manière usuelles, nous les classons en plusieurs catégories:

Je vais vous en parler rapidement, en vous illustrant chaque domaine d'un témoignage de soignant que j'ai recueilli.

 

- la violence Physique : C'est parfois la plus grave, celle que la société condamne toujours, les coups, les blessures, les sévices, voire parfois la torture. Infiniment plus banale que l'on s'imagine à priori, la violence physique grave est le langage d'environ 1% des personnes, qu'elles soient profs, policiers, soignants, ou commerçants.

Le problème de la violence est sa capacité à s'exprimer quand le milieu ou exercent ces personnes est fermé, et les gens qui y sont soumis sans pouvoir de défense.

Dans un témoignage du mémoire de Rosette Marescotti, un aide soignante nous dit, en parlant d'un de ses collègue de nuit: "quand un patient avait une érection lors d'un change,il leur frappait le sexe à coup de chaussure, il y avait des hématomes, tout le monde savait, personne ne disait rien".

Cette aide soignante à mis 5 ans avant d'oser parler, 5 longues années d'angoisse et de souffrances. Et quand elle a parlé, malgré les aveux du tortionnaire, elle a été mise au ban de l'équipe. Elle était devenu le tortionnaire du tortionnaire...

Mais la violence physique peut s'exprimer d'une manière plus banale:

Mettre une couche n'importe comment, ou simplement pour avoir la paix, refuser d'accompagner aux toilettes, mobiliser sans précaution des personnes qui souffrent. Combien d'hématomes sur les bras des personnes âgées , combien de peau arrachée lors d'un transfert trop rapide. A qui dans cette salle, cela n'est-il pas arrivé, il y t-il une seule personne qui n'a jamais vu en gériatrie un mollet blessé par un marche pied ou une barrière de lit mal positionnés?

 

-la violence psychologique

D'une extrême banalité, la violence psychologique commence par le tutoiement systématique, pas celui de l'amitié, mais celui de l'habitude de travail, le fait d'appeler papi ou mamie un vieux que l'on voit pour la première fois. Aux urgences, on entend souvent dire à l'enfant qui pleure, "taies toi, ou je dis à ta mère de sortir, ou à un enfant de 7 ans "tu pleures comme un bébé".

Le refus d'explications fait parti de ce domaine: "pourquoi me faites vous cette prise de sang", ai-je demandé un jour à une infirmière? "C'est parce que c'est obligatoire!"

Ces violences peuvent prendre en gériatrie des formes particulières dont la simple privation de liberté. L'année dernière, dans un hôpital local du sud de la France où je travaille depuis 5 ans, je rencontre à 3 heures de l'après midi un homme de la maison de retraite que je connais, en pyjama: "mais que faites vous à cette heure ci en pyjama, monsieur Dupont"?

"C'est l'autre salope (l'infirmière) elle m'a puni parce que je suis sorti acheter des cigarette sans demander l'autorisation". Une semaine de pyjama !

 

- la violence sociale et institutionnelle:

Qui parmi vous accepterait d'être douché tous les 6 mois? C'est pourtant ce que l'on trouve dans de nombreuses maisons de retraite, la moyenne se situant à tous les 2 mois, alors que 83 % des personnes âgées interrogées en institution désireraient prendre au moins une douche par semaine. (Enquête CEC 1996-1997)

Avec Rosette , nous avons travaillé en 94 dans une maison de retraite où les toilettes commençaient la nuit à 3 heures et demi , pour libérer l'équipe du matin. Repas de midi à 10 heures, couchés obligatoires à 15 heures....

La violence sociale s'exprime dans le fait de ne pas respecter le pouvoir de décision, le droit à la liberté, de faire un soin à un patient sans un mot, comme s'il était un objet.

 

- la violence thérapeutique :

De l'acharnement à l'euthanasie active et systématique, quelques affaires récentes nous ont montré le danger que cette violence représente.

Mais que penser des électrochocs punitifs, sans anesthésie, qui se pratiquent encore en psychiatrie.

Que penser de cette technique dont nous parlait une infirmière psychiatrique, technique qui cherche à unifier le moi d'un sujet à la personnalité éclatée en le mettant dans une situation de stress immense, et en espérant ainsi que l'instinct de survie aidera à cette reconstruction. Que penser de cette méthode lorsqu'elle consiste à mettre un patient psychiatrique entre 2 matelas, et à l'étouffer, jusqu'à l' extrême limite. Que penser lorsque l'on n'arrête cette méthode qu'après 2 décès?

Que penser de l'invention "géniale" d'un médecin du service des armées, relatée dans le quotidien du médecin, qui avait trouvé le moyen d'enrayer les épidémies d'énurésie chez les sous-mariniers en leur faisant des électrochocs lombopubiens?

 

- la violence matérielle et architecturale est un vrai problème qu'il ne faut pas négliger. Combien de personnes âgées ne sont pas levées par manque de fauteuil. Quand ont sait que l'alitement conduit à la grabatisation.

Il existe encore des établissements ou les patients incontinents passent douze heures attachés sur des chaises percées. Cela économise les couches...

En 85, nous avons même travaillé dans une MR ou ces chaises étaient en bois, provoquant systématiquement un cercle d'escarres sur tous les patients.

Et que dire à cette dame paralysée et allongée, complètement consciente, qui ne sort pas de sa chambre pendant les dix dernière années de sa vie, parce que ne pouvant tenir assise, et bien sûr le service n'a pas de relax à roulettes. 10 ans sans participer aux fêtes de noël, sans partager un repas, sans assister aux séances d'animation que la structure propose. Pour un fauteuil adapté qui manque.

 

Comme vous voyez , la violence peut être partout , à plusieurs niveaux. Mais ceci n'est qu'un constat désolant. Dans leur immense majorité, les soignants témoins souffrent des exactions d'une toute petite minorité. Mais ils ne peuvent pas parler. C'est trop dur. Nos recherches nous montrent aussi qu'aucune profession n'échappe à la violence, du directeur au médecin, de l'infirmière à l'aide soignante.

Lorsque Rosette Marescotti à voulu préparer son mémoire, nous avons demandé systématiquement à nos stagiaires s'ils avaient assisté à des violences dans leur hôpital, et s'ils accepteraient de témoigner. Sur un vingtaine de centres, nous avons recueilli 10 témoignages de violences graves. Un centre sur 2. Et il certain que nous n'avons pas tout su.

Comme vous, je suppose , nous avons été sidéré de l'ampleur du problème. Il nous apparaît donc comme une urgence absolue dans parler, même si cela doit mettre en danger notre travail. Et de réfléchir ensemble sur les systèmes à mettre en place pour tenter de réguler ce problème.

Madame Marescotti va décortiquer les mécanismes du silence qui s'impose aux soignants, avant de lancer quelques pistes de réflexion sur les moyens à mettre en place pour lutter contre les violences. Si le sujet vous intéresse, nous pourrons en débattre longuement au cours de la table ronde, ce soir.

J'ai écris ce texte pour que vous sachiez que vous n'êtes pas seuls, devant la violence, que la violence est banale, mais que surtout, elle est tue, elle est encore presque impossible à évoquer sereinement , professionnellement.

Lorsque Rosette Marescotti a passé son mémoire sur le silence des soignants devant la violence, le président du jury, professeur d'université et chef de service de géronto-psychiatrie, n'a pas supporté. Il lui a reproché de ne pas parler de la souffrance des soignants. C'était hors sujet, bien sur.

Je ne fais ici que témoigner. Le constat est terrible, trop de soignants sont ou seront témoins de violences, en rupture absolue avec leur mission de soin.

Il y a ceux qui voient et ne disent rien.

Il y a ceux qui s'arrangent pour ne pas savoir.

Il y a ceux qui savent et qui dénoncent.

Et vous , si vous êtes témoin, que ferez vous?

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Au Québec, IGM-C est chargé de l'enseignement de la La Méthodologie des Soins Gineste-Marescotti .

L'ASSTSAS developpe une formation issue de la "métho" dans un programme appelé "Soin Relationnel".

 

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