Article parût dans revue du Centre de consultation et de formation en psychogériatrie de Montréal (CCFP), Printemps 2000 , sous la direction de Daniel Taillefer, neuropsychologue.

DOES ELDERLY ABUSE EXIST IN LONG TERM CARE FACILITIES IN QUEBEC ?

par / by Yves Gineste et / and Rosette Marescotti, intervenants en soins prolongés / Nursing homes practitioners, CEC, Le Bost, France.

LA MALTRAITANCE DES PERSONNES AGÉES EN MILIEU DE SOINS PROLONGÉS EXISTE-T-ELLE AU QUÉBEC ?

Lors d'un récent séjour au Québec, nous nous sommes interrogés sur les problèmes dits de maltraitance envers les personnes âgées hébergées en établissements de soins prolongés, sujet qui nous préoccupe déjà depuis plusieurs années. Nous avons rapidement noté que les efforts se sont plutôt orientés dans le sens inverse, à savoir la maltraitance des soignants par les personnes âgées atteintes de démence et présentant des comportements agressifs.

En France, la maltraitance institutionnelle est caractérisée par des actes de violence physique, psychologique, financière et médicamenteuse auxquels s'ajoutent la négligence active, passive et la violation des droits civiques. Les données nationales concernant ces " catégories " de maltraitance indiquent que les cas de maltraitance financière demeurent les plus fréquents (31.92%), suivis de ceux de maltraitance psychologique et physique (30.14% et 14.39%). Par ailleurs, les prévalences de négligence active, passive, de maltraitance civique et médicamenteuse ainsi que les " difficultés de voisinage " s'élèvent respectivement à 5.93%, 3.22%, 3.13%, 2.46% et 8.8%. Pour contrer ce phénomène de maltraitance, il existe en France l'association ALMA (Allo maltraitance) qui fonctionne sur le principe d'un numéro d'appel téléphonique gratuit, 24 heures sur 24, où des bénévoles recueillent les dénonciations de violence faites aux personnes âgées et assurent un suivi. Les statistiques de ce service indiquent que sur 30 établissements publics d'un département, ALMA a eu connaissance de cas de maltraitance (tous cas de figure confondus) dans 3 centres, soit 10%. Au Québec, selon les données rendues disponibles par Louis Plamondon, sociologue, 36% des soignants auraient été témoins d'abus physiques et 81% d'abus psychologiques. En outre, les cas d'abus majeurs (viols, séquestration, assaut grave) seraient relativement rares. Selon Plamondon, les abus les plus fréquents demeurent les cas d'agressions verbales chroniques (menaces, chantages), les rudoiements et bousculades, les humiliations, l'infantilisation, les négligences aux soins, le non-respect du rythme de la personne âgée et le recours fréquent aux mesures de contention physique et médicamenteuse. La maltraitance se manifeste également dans l'organisation des soins sous forme de « règles » régissant les heures du lever et du coucher, l'absence d'intimité lors des soins intimes et les attentes avant de recevoir les soins essentiels. Nous retenons comme marqueurs d'abus dans l'environnement de la personne âgée un vécu récurrent de réclusion, les négligences dans l'apparence physique et la personne qui pleurera fréquemment. D'autres indicateurs possibles d'abus dans l'expression de la personne sont les menaces de suicide et les souhaits de mourir, les allégations d'être brutalisée, des expressions de frayeur ou de sévère apathie et l'expression répétée d'une volonté de quitter l'établissement.

Dans l'esprit des auteurs, il y a maltraitance lorsque des personnes âgées sont soumises à des traitements qu'un soignant n'accepterait pas pour ses proches. De cette prémisse découle alors les notions de bientraitance et de professionnalisme du soignant qui définit alors la "règle de l'art". Marescotti (1998) a publié une étude portant sur quelques cas de maltraitance en compilant et analysant systématiquement des témoignages recueillis de la part des soignants en institution (infirmières, aides soignantes,surveillantes des services de soins, cadres et directeurs) et ce, à travers une dizaine d'établissements. L'étude s'est particulièrement attardée aux cas de violence physique grave et répétée.

Les premiers résultats furent étonnants et, en même temps, catastrophiques, dépassant largement les données nationales évoquées plus haut, reconnaissant ainsi cette règle, et particulièrement en France, que « le silence est d'or ». Les dénonciations entre soignants, qui pourtant souffrent de ces violences, se révèlent rarissimes. L'enquête Marescotti a pu objectiver 8 cas de dénonciation sur 10 établissements visités, soit 80%, une proportion 8 fois plus élevée que les données de l'association ALMA et ce, en ne considérant que les cas de sévices corporels. Dans la majorité des cas, ces sévices ont été le fait d'une minorité de soignants, entre 1 et 2%.

À titre indicatif, Rosette Marescotti rapporte quelques récits anecdotiques troublants.

1. Une dame avait trouvé un système pour que le patient ne donne pas de coups de poing : elle lui frappait les yeux avec un gant savonné. Pendant qu'il frottait ses yeux qui lui piquaient, il était plus facile à maîtriser pour lui faire la toilette du bas.

2. Un aide soignant nous dit, en parlant d'un de ses collègues de nuit : "quand un patient avait une érection lors d'un change, il leur frappait le sexe à coup de chaussure, il y avait des hématomes, tout le monde savait, personne ne disait rien".

3. Dans un service de long séjour, un monsieur ligoté sur une chaise en bois, assis sur ses escarres, supplie qu'on le détache. L'après-midi, il sera toujours attaché. "C'est que vous comprenez, quand on le lâche, il piétine et salit le sol toute la journée" dira une soignante.

4. Une vieille dame hospitalisée en psychiatrie, tombe au sol devant un infirmier irascible. Cela fait plusieurs fois qu'il la met dehors de la salle de bain où il travaille, alors, soudain, excédé, l'insultant violemment, il lui casse le nez à force de coups de pied dans le visage. Aline, sa collègue infirmière viendra nous parler le soir chez nous, s'effondrant en larme dans nos bras. Peut-être pleurait-elle autant sur cette violence que sur le fait qu'aucun des témoins présents n'a rien dit?

« Tous ces actes de violence qui restent dans l'ombre de l'institution nous montrent que celle-ci tend à protéger son personnel avant ses clients.

L'institution crée ses propres lois, elle ne réfèrera à la législation en vigueur que lorsqu'elle n'a plus le choix », conclura l'auteure. « Lorsque le personnel soignant voit ou a connaissance d'un sévice commis par un collègue, pourquoi cette violence n'est-elle pas dénoncée? Face à la violence, l'institution pour personnes âgées est une zone de non-droit où le droit commun n'a pas cours et où le silence est loi ». Marescotti retiendra finalement 6 éléments contribuant au phénomène de maltraitance :

1. Le patient n'a pas droit de parole. Il n'est plus un citoyen normal et il n'a pas la possibilité de signaler son agresseur;

2. La famille est mise à l'écart;

3. L'institution est incapable de sanctionner;

4. L'institution ne reconnaît pas le signalement;

5. L'institution protège le soignant maltraitant;

6. L'institution donne le pouvoir aux soignants.

 

À la lumière de notre expérience et de notre séjour au Québec, nous retenons certaines différences quant au soin et son organisation. Le Québec a inventé ce principe de « client », de pénétration des familles et de bénévoles au sein de l'établissement. En France, ces notions « passent mal ». Le Québec a inventé le diagnostic infirmier, a établi des modèles de soin dont le milieu francophone international s'inspire. Dans la belle province, les soignants sont beaucoup plus nombreux qu'en France, souvent le double. Par contre, chez nous, depuis plus de 30 ans, les soignants de base, ceux qui réalisent plus de 80% des soins nursing, d'habillage, d'aide aux repas ... sont très formés, peut-être davantage que les préposés québécois. Nous croyons que l'expertise française du soin dans la très grande dépendance n'est pas négligeable, par le choix « d'accompagner les personnes âgées debout».

Seule une vigilance accrue permettra de garantir à nos aînés les droits qu'ils ne peuvent plus faire respecter eux-mêmes car la violence ne peut s'exercer que sur les patients les plus démunis, ceux qui ne parlent plus, ne peuvent plus se plaindre, ceux qui n'ont plus lescapacités cognitives et physiques suffisantes. Parlons pour ceux-là des devoirs des soignants et des établissements.

Pour que vive l'acte de soin comme la rencontre des humanitudes.

 

 

 

DOES ELDERLY ABUSE EXIST IN LONG TERM CARE FACILITIES IN QUEBEC ?

During a recent visit to Quebec, we pondered a popular preoccupation of recent years: elderly abuse in long term care facilities. We quickly realized that the emphasis is primarily one-directional, that is, concerning abuse toward the nursing staff and personnel by the elderly patient suffering from dementia and presenting aggressive behavior.

In France, institutional abuse or maltreatment is characte-rized by physical violence, psychological and financial abuse, misuse of medication, active and passive neglect as well as violation of civil rights. National statistics concerning those types of abuse indicate that financial abuse is the most frequent (31.92%), followed by psychological and physical abuse (30.14% and 14.39%). The rates for active and passive neglect, civil rights violation, medication misuse and neighborhood difficulties are respectively 5.93%, 3.22%, 3.13%, 2.46% and 8.8%. To counter this maltreatment phenomena in France, there is ALMA, an association offering a free 24-hour phone service where volunteers register the declared abuse and investigate every case. Statistics from this service show that from a sector of 30 centers, ALMA was informed of abuse in 3 institutions (10%).

In Quebec, according to data provided by sociologist Louis Plamondon, 36% of the caregivers witnessed physical abuse and 81% observed psychological abuse. Major abuse cases (rape, sequestration, serious assault) were relatively rare.

According to Plamondon, the most frequent form of maltreatment remains repetitive verbal abuse (threats, blackmail), harshness, pushing and shoving, humiliation, infantilization, care neglect, non respect of the elderly rhythm and frequent physical and medication res-traints. Abuse also appears in the care organization with "rules" that stipulate specific waking-up and "going to bed" times, absence of intimacy in personal care and waiting for essential care. Signs of abused elderly would be reflected in continuing isolation, neglect of physical appea-rance and a person that cries often.

Other possible signs are suicide threats, a desire to die, allegations of being abused,expressions of fear or severe apathy and repetitive wishes to leave the nursing home.

We consider maltreatment abuse when the elderly person is treated by a caregiver in a manner which the caregiver himself would find unacceptable for his own relatives. From this statement comes the idea of "welltreatment" and it is the caregiver's own professionalism that defines the "rule of thumb".

Marescotti (1998) published a study on a few abuse cases by compiling and analyzing testimonies from caregivers (nurses, nursing assistants, department heads, directors) in a dozen nursing homes. In this study, more attention was given to severe and repetitive physical abuse. The first results were surprising and at the same time catastrophic, largely surpassing the national statistics earlier mentioned, therefore admitting that "silence is golden" particularly in France. Denunciations among caregivers is rare despite of the fact that they do suffer by witnessing the abuse. During her investigation, Marescotti pointed out 8 cases of declared abuse in 10 of the visited nursing homes (80%), 8 times more compare to the ALMA association statistics, and that taking into considering only physical maltreatment cases. In most of those cases, the abuse was inflicted by a minority of caregivers, between 1 and 2%.

To illustrate the issue, Marescotti relates in her study a few troubling anecdotes.

1. A woman had found a way for the patient not to hit her: she would hit the patient's eyes with a towel full of soap so while he was rubbing his burning eyes it was easier for her to wash his lower body.

2. Referring to a colleague working at night, an assistant caregiver reports : "if a patient had an erection while being changed, the colleague would hit the patient's penis with his shoe; there were bruises, every body knew, nobody said anything".

3. Before lunch, in a long term nursing home, a man was tied to a chair, begging to be untied. In the afternoon, he was still tied and a caregiver said: "you understand, when we let him go, he walks around all day and the floor gets dirty ".

4. An old woman hospitalized in psychiatry fell down on the floor in front of a nurse, an impulsive man. Several times, he evicted her from the bathroom where he was working when suddenly, strongly insulting her, he broke her nose by kicking her in the face. The same night a colleague came to talk to us and broke down in tears. Perhaps she was crying as much about the violence itself as well as the fact that nobody that witnessed it said anything?

The author concludes: "All those acts of violence that stay in the shade of the nursing homes indicate that institutions tend to protect the caregivers before their patients. The institution dictates its own laws and refers to the laws in place only when it has no other choice. When a caregiver witnesses or hears about maltreatment inflicted by a colleague, why doesn't he declare it? Confronted by violence, the institution for the elderly becomes a place of non-rights where there is no such thing as common rights and where the silence is law".

Marescotti refers to 6 elements contributing to maltreatment:

1. The patient does not have the right to speak. He is no longer a normal citizen and does not have the possibility to denounce his abuser.

2. The family is kept in the dark.

3. The institution is unable to impose sanctions.

4. The institution does not recognize denunciation.

5. The institution protects the violent caregiver.

6. The institution gives power to the caregivers.

In our experience, with our recent visit to Quebec, we retain differences as to care and care organizations. Quebec invented the "client" principle, the involvement of the families and volunteers inside the institution. Quebec invented the "nursing diagnosis" and established care mo-dels which are an international inspiration. In Quebec, there are many more caregivers compared to France, often twice the amount. In counterpart, in France, for more than 30 years the basic caregivers that assure more than 80% of the nursing care are very well trained, probably more so than those in Quebec. We also believe our expertise in care with highly dependant patients is not to be neglected, by our choice of "caring for them standing up".

Only an increased vigilance would allow us to guarantee the elderly their rights that they can no longer defend because violence is inflicted to the most dependant patients, the ones that can no longer speak, that can no longer complain, the ones without sufficient cognitive and physical capacities. We should speak for them about caregivers and institutional obligations so that the act of care may become a humanitarian encounter.

 

Références / References

Marescotti, R (1998). Sévices en institution pour personnes âgées - Le silence des soignants. Mémoire, diplôme universitaire de psycho-gérontologie. www.cec-formation.net

Lectures suggérées

. Vieillir sans violence; modèle de dépistage et d'intervention face aux abus. Par Louis Plamondon, accessible sur le site internet. www.fep.umontreal.ca/violence/tdm.html

. La dernière demeure; dysfonctionnements institutionnels qui conduisent à la violence. Par Marguerite Mérette. Extraits accessibles sur le site internet. www.dania.com/~merette/

La Méthodologie des soins Gineste-Marescotti est protégée en France et à l'étranger. Marques déposées: "Toucher tendresse ","Gineste-Marescotti","Philosophie de l'humanitude", "Capture Sensorielle", "Manutention Relationnelle,"Mourir Debout".

Copyright © international 1999,2000,2001,2002,2003,2004,2005,2006. La reproduction des articles est strictement interdite sans l'accord écrit de Yves Gineste et de Rosette Marescotti, et doit porter, quand elle est autorisée, la mention: Production Yves Gineste et Rosette Marescotti, CEC/IGM-France, http://www.cec-formation.net.

 

Bibliographie
Retour à la page d'accueil
Envoyer un mail