Qu'est ce qu' être soignant ? La philosophie de l'humanitude ![]()
Plan
Introduction
cadre général
cadre réglementaire
La santé
La personne
conclusionDans toute profession, la définition du rôle est essentielle. Formant à longueur d'année des stagiaires hospitaliers, aides soignants, médecins , kinés, infirmières, cadres enseignants et autres, je suis toujours frappé par la difficulté que provoque l'interrogation : qu'est ce qu' un soignant ? Poser la même question à un boulanger, un mécanicien entraîne une réponse immédiate, juste et complète. Bien sur, les soignants y répondent, mais de manière souvent partielle. L' on me dit parfois qu'il est difficile de répondre parce la profession est complexe, que l'on s'adresse à des hommes et non à des objets. Mais posez la question à un professeur ou un moniteur de colonie de vacances, qui s'occupent aussi de personnes, et vous aurez une réponse satisfaisante.
Avant même de continuer à me lire, posez vous la question : qu'est ce qu'un soignant ? Essayez d'y réfléchir, prenez le temps, et vous percevrez vite la complexité des solutions possibles.
Récemment j'assistais à un congrès sur la solitude et les souffrances psychiques. Quatre orateurs se sont succédés à la tribune. Deux psychiatres hospitaliers, un médecin chef d'un service de neurologie, un médecin responsable d'un service de patients sidéens. Leurs interventions ont touché l'auditoire par leur humanisme et leur profondeur d' analyse. Il était constamment question de rapports soignants-soignés, de la souffrance des uns et des autres. Pourtant, sentant des différences fondamentales dans la philosophie même des soins qu'ils proposaient, j'ai demandé à chacun d'eux de me donner leur définition du soignant...
Silence gênant, interrogateur. Tout le monde se regarde, personne ne répond, jusqu'à ce que le neurologue me demande: et vous, pouvez vous me dire ce qu' est un patient ?
Puis les réponses sont venues, hésitantes et partielles. Étonnant de constater que ces soignants au professionnalisme indiscutable soient gênés par cette question fondamentale: pourquoi suis je là, dans ce métier ?
Alors aujourd'hui, je vous propose un synthèse des réponses que l'on peut trouver, afin d' éclaircir notre rôle, pourquoi sommes nous là, payés, dans ce métier.
Le fait qu'il s'agisse d'un métier, rétribué, s'exerçant dans un cadre légal, défini, nous incite à poser d'abord le problème de la société dans laquelle nous vivons. Ce rôle doit avant tout respecter les règles, les décrets , les directives et les lois du pays dans lequel il agit.
Etre soignant en France est différent qu' en Iran, qu' en Inde, voire qu' aux Usa. Sans rien renier de leur apport, il faudra être donc très prudent dans l'importation de modèles comme ceux de Florence Nightingale ou de Virginia Enderson, de démarche de soins anglo saxonne ou autres... d'autant que ces conceptions datent du siècle dernier, ou de la première moitié de ce siècle, et que la société a évolué depuis.
La France est une république démocratique constitutionnelle.
République de Res (la chose en latin) et Publicus, qui concerne le peuple, donc la chose publique. Nous sommes la République, donc co-responsables de ce qui s'y passe.
Démocratique: Demos en grec, signifie le peuple, Kratos le pouvoir, la force, ou Kratein être le maître. La démocratie est donc gouvernement du peuple. Nous avons donc le pouvoir de modeler la république, pouvoir des urnes, mais aussi des cris de révolte populaire: grèves, manifestations, pétitions...
Constitution apparaît au 17ème siècle et signifie lois fondamentales, avec comme origine grec le verbe Histanai, placer debout, placer dans une balance. Nous intervenons dans une démocratie dont les règles, les directives et les lois sont (ou devraient être) toutes élaborées dans le respect du bloc de constitutionalité (constitution et principes généraux de droit). Ainsi le respect des articles de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789 s'impose.
L'article 1 de cette déclaration stipule: " Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité." Il semble évident que le patient hospitalisé ne peut échapper à cet article fondamental. (voir Droit de l'homme )
Une fois posés ces quelques principes de droit, il apparaît naturel que le malade en institution garde ses droits de citoyen, qu'il est notre égal, que les règlements intérieurs de l'institution ne peuvent nier ces droits fondamentaux. Etre hospitalisé n'est plus automatiquement perdre son pouvoir.
La réglementation défini le cadre légal du rôle de chacun en fonction du diplôme obtenu, fixe le contenu des formations initiales, le cadre de l'exercice, la hiérarchie des intervenants. Rappelons simplement que le décret n° 93-221 du 16 février 93, qui régit la profession d'infirmière, définit des devoirs généraux, comme le respect de la vie et de la personne humaine, de la dignité et de l'intimité du patient (art 2), le respect des différences socioculturelles (art 25), le devoir de formation permanente (art 10), ainsi que les règles de comportement vis à vis des autres professionnels de la santé. ( Voir décret de compétence et règles professionnelles de l'infirmier )
Rappelons aussi la circulaire du 19 janvier 1996 relative au rôle et missions des Aides-soignants et des auxiliaires de puériculture, qui en décrivant le domaine de la collaboration entre l'infirmière et l'AS à partir du rôle propre de l'infirmière, reconnaît pour la première fois dans l'histoire de cette profession la capacité d'initiative , la participation à tous les projets (soins, conditions de travail, service) et la contribution au travail des organismes consultatifs mis en place par la loi du 31 juillet 1991 (clin, csct, conseil de service, commission des soins infirmiers etc). ( Aides soignants et auxiliaire de puériculture)
Nous voyons donc que le travail s'exerce dans un cadre philosophique (droit de l'homme), législatif et réglementaire qu'il est indispensable de bien connaître si l'on ne veut pas "faire n'importe quoi".
Un soignant s'occupe donc d'une personne, mais pas de n'importe laqu'elle, d'une personne en perte de santé.
Qu'est ce que la santé ? Qu'est ce qu'une personne ? Qu'est ce s'occuper ?
D'après le Larousse, la santé définit le bon état physiologique et psychologique d'un être vivant, ou encore le fonctionnement plus ou moins harmonieux de l'organisme sur une période assez longue.
En 1946, puis en 1978 , l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) définissait ainsi la santé: « : la santé est un état complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité. La possession du meilleur état de santé qu'il est capable d'atteindre constitue l'un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale. La santé de tous les peuples est une condition fondamentale de la paix du monde et de la sécurité ; elle dépend de la coopération la plus étroite des individus et des États ».
Cette définition présente l'intérêt de définir la santé non pas en terme d'absence de maladie , de silence du corps, mais dans un cadre plus général en envisageant les aspects physique psychique et social. Elle démédicalise la notion de santé, mais en faisant appel à trop de subjectivité, elle pousse l'utopie trop loin et interdit ainsi de la relier à l'action. De plus , l'aspect statique de la définition (c'est un état) ne permet pas de rendre compte de la nécessaire dynamique de la vie de l'Homme dans son environnement, au sens large, c'est à dire incluant non seulement le milieu physique mais aussi les perceptions socioculturelles de la santé : dans nos sociétés, l'image du sportif, voire de la beauté renvoi à la notion de bonne santé, et nul doute que quelqu'un de laid, de "mou", ne se sente mal dans sa peau.
La nécessité d'envisager la santé sous l'angle social (Je dépends de toi, de ta santé, l'épidémie en est la preuve ) montre l' importance de l' environnement sain : les collecteurs d'égout ont sauvé plus de personnes que les médecins, l'hygiène prévient plus que le soin. C 'est cette approche holistique qui peut sans doute nous aider à comprendre que finalement, la notion de qualité de vie est peut-être plus efficace pour nous aider à percevoir notre rôle.L'OMS, en 1993, définissait ainsi la qualité de vie : " C'est la perception qu'a un individu de sa place dans l'existence, dans le contexte de la culture et du système de valeurs dans lesquels il vit en relation avec ses objectifs , ses attentes, ses normes et ses inquiétudes. C'est un concept très large influencé de manière complexe par la santé physique de sujet, son état psychologique, son niveau d'indépendance, ses relations sociales ainsi que sa relation aux éléments essentiels de son environnement."
L'aspect totalement subjectif de la perception de la qualité de vie nous montre que la santé est alors un élément d'un équilibre dynamique qui dépend directement de la perception de l'individu. Ce recentrage sur la personne soigné déplace le centre du "pouvoir" : "Je ne peux plus te soigner sans toi, malgré toi, je ne peut que t'aider."
Les soignants s'occupent d'êtres humains, rassemblé dans une communauté, l'humanité, composée d'individus, les personnes, reliées entre elle par un état physique, émotionnel, philosophique et spirituel, l' humanitude (terme que l'on doite à Freddy Klopfenstein (Humanitude, essai, Genève, Ed. Labor et Fides, 1980.). ).
Imaginons que nous voulions décrire une personne à un extra terrestre, que dirions nous?
- Tout d'abord que chaque être humain est unique; Des empreintes digitales aux émotions, nul n'est semblable:
- incidence sur le soin: Il ne peut donc y avoir de soin unique, de techniques identiques pour tout le monde: les protocoles ne sont que des cadres de référence de l'exercice des compétences, et non des fins en soi. Réforme de l'enseignement ?
Sur le plan physique:
L'homme existe avant la naissance, dans le ventre de sa mère, pendant la vie, et après sa mort, sur un plan strictement physique, avant la décomposition du corps. Il me semble important de préciser cela, car souvent l'on se contentent de définir la personne comme un être vivant. Il faudrait alors concevoir que la toilette du mort ne fasse plus partie du rôle des soignants. Il faut d'ailleurs remarquer que la toilette mortuaire ne fait plus partie du programme d'étude des infirmières, ou l'on parle seulement d'accompagnement et de soins palliatifs. Cela me semble significatif d'une culture qui s'éloigne de ces racines, et je ne peux imaginer que cela soit simplement un oubli, dans des textes aussi précis...
De même, les débats violents au sujet de l'avortement nous indiquent que des conceptions différentes de l'homme s'affronte dans notre société. L' embryon est-il une personne, qu'elle place pour le foetus dans nos conceptions? Dans un pays où l'avortement est interdit, la notion de soignant diffère ici radicalement de celle adoptée en France.
- L'homme est un animal qui comprend 2 genres, masculin et féminin, décririons les différences, préciserons que certains cas particuliers sont aussi des hommes (les transsexuels,par exemple), que les couleurs varient suivant l'origine, les formes aussi. Nous expliquerions sans doute que finalement tout ce qui est issu de l'union du spermatozoïde d'un homme et de l'ovule d'une femme est humain. (Et les clones, dans tout cela...)
- incidence sur le soin: Le respect des différences est l'un des piliers du soin: aider sans juger, admettre et comprendre, tolérer, parfois favoriser même l'expression de sentiments ou d'opinions que l'on peut réprouver...
- Que l'homme est un animal qui se tient debout.
- incidence sur le soin: La verticalisation, la marche , ou au moins le fait de quitter le lit apparaissent alors comme des éléments fondamentaux du soin.
- Que l'homme est l'animal qui à développé les stratégies de communications les plus sophistiquées: Le langage, comprenant la parole et l'écrit, mais aussi les signes non verbaux: pour exprimer notre énervement, nous pouvons le dire avec des mots (les mots peuvent causer des maux), avec une intonation particulière, avec des sons inarticulés, l'écrire, ou tout simplement faire un bras d'honneur. Ces langages sont culturels (souvent la peine s'exprime par des cris hystériques, en Afrique, et par le silence en Asie).
- incidence sur le soin: L'on ne peut aider sans tenir compte dans notre pratique de la perception du soin et du soignant par le patient. Comme pour un concert, il faut accorder les violons de la communication, verbale et non verbale ( la pose d'un change complet ne peut elle être ressentit comme un viol , et , suivant la culture, comment soigner un étranger ?...)
- Que le comportement de l'homme aussi est géré par deux systèmes interactifs: le système intellectuel et le système émotif, et que toujours le comportement adapté est le résultat de l'activité des 2 systèmes.
- incidence sur le soin: le soin doit s'exercer dans une "complicité émotionnelle". La "visite" , que nous connaissons tous, où seul le dossier du pied du lit est source d' intérêt, ou ni un regard ni un mot n'aide le patient à se reconnaître, transforme le patient en objet de soins, et le soignant en mécanicien du soin.
- Que l'homme évolue dans l'espace et dans le temps:
- L' espace est représenté par l'environnement de l'homme, son milieu physique (sa maison , le climat, la nature ..) mais aussi par les hommes et les animaux proches : la famille, les amis, l'animal de compagnie .
- incidence sur le soin: A l'image du soin à domicile, les soignants doivent s'ouvrir à la famille , la faire participer, ne plus soigner dans le noir. Seul le patient à le droit d'exclure.
- Le temps comprends le passé, le présent et l'avenir:
- incidence sur le soin:
- Le soignant doit connaître le passé du patient pour adapté le soin, la communication: peut on expliquer la maladie ou nos gestes de la même façon a un biologiste qu'a un mécanicien. La pédagogie du soin en dépend.
- Le présent est interactif: en soignant, je reçois autant que je donne: la toilette d'un patient agressif ne peut être la même que celle d'un patient qui coopère. Ma fatigue, mon comportement est directement influencé par celui du patient, et réciproquement.
- La connaissance de la perception du futur du patient me permet d'adapter mes comportements soignants: comment nourrir quelqu'un qui ne vit que dans l'angoisse de sa mort ? Quels mots lui dire, quelles caresses lui prodiguer ? comment remettre debout un patient qui n'espère que la mort au bout de sa souffrance ?
Mais qu'est ce qu'un soignant ? Etre soignant, ce n'est pas soigner, mais prendre soin d'une personne, nous l'avons vu, unique. Nous n'avons jamais soigné, le malade se soigne lui-même, avec notre aide, bien sûr, mais c'est lui qui se "répare".
La prothèse que le chirurgien pose ne sert à rien si la calcification ne se fait pas, la perfusion non plus si le sang ne circule pas. Cette notion est souvent à rappeler et doit nous inciter à plus de modestie dans l'exercice de notre métier. Cette humilité est sans doute la seule façon de permettre au patient de garder son pouvoir, nécessaire à l'énergie de sa guérison.
Nous devons être capables de tendresse et d'empathie pour nous en rapprocher. Tendresse de la solidarité et non pas pitié, celle-ci étant à laisser aux "tartuffes fainéants". La différence entre les deux, c'est l'action.
"Vous avez un problème, je vais vous aider à le vivre, peut être à le résoudre".
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