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TEMOIGNAGES ORAUX

Ces témoignages sont retranscrits tels qu'ils ont été enregistrés. Pas un mot n'a été changé. Il faut alors excuser le style pour ne retenir que le fond... Et les lire jusqu'au bout, les révélations mettant parfois un peu de temps à venir...

Témoignage d'ANNIE - SURVEILLANTE-

Maison de retraite et de Cures médicales

Rosette : Annie, tu es surveillante dans une Maison de Retraite de 80 lits, cet établissement a aussi des lits de cures médicales.

Annie : Dans ces lits de section de cures, depuis pas mal d'années déjà, nous avons des gens avec des démences.

 

R : Je t'ai expliqué que je travaillais sur la violence en institution, la violence physique, et je m'intéresse plus particulièrement aux personnes qui commettent des violences physiques de manière répétée, pas forcément sur la même personne, mais de manière répétée dans l'institution. Vous avez eu ce problème-là et je te demande de m'en parler, s'il te plaît, en reprenant un peu l'historique.

A : Oui, voilà, cela date de quelques années, environ 5 ans. Le problème est maintenant géré, puisque les personnes qui étaient responsables de ces violences ne sont plus là. Donc, cela c'est passé avec des ASH et en cuisine

 

R : C'était plusieurs personnes qui commettaient des violences ?

A : Oui, donc moi je les ai eu dans mon équipe, et en plus ce sont des hommes.

 

R : Ces personnes ne travaillent plus là aujourd'hui ?

A : Non, sauf le cuisinier qui est toujours là. Les 2 ASH ne sont plus là, un a été incité à démissionner , il est donc parti, puis l'autre est parti d'abord en longue maladie puis en retraite. Mais je précise que pour ces personnes, le problème principal était l'alcoolisme.

 

R : Ils étaient alcooliques tous les deux ?

A : Tous les trois. Un ASH et le cuisinier, c'était une affaire qui les réunissait tous les deux. Ils ont eu un problème avec un résident. Avant il y a eu un problème avec un autre ASH. Cet ASH est quelqu'un qui, il est vrai , s'alcoolisait. Il était au départ sur des postes de nuit. Moi, j'ai commencé à avoir des doutes, des interrogations, parce qu'on se rendait compte qu'on avait des résidents qui avaient des attitudes bizarres, entre guillemets, à notre approche. C'est-à-dire des craintes par rapport au personnel, par exemple un recul quand on s'approchait d'eux, ils se protégeaient avec leurs bras, par exemple, et c'était en concordance avec les veilles de nuit, par rapport à cette personne. Ce n'était rien de tangible au départ. Après, j'ai demandé, car on voyait bien l'imprégnation alcoolique, mais tu sais bien, on ne peut rien prouver. A l'époque on changeait de directeur tous les ans, j'informais la direction de ces problèmes qui m'interpellaient ,mais c'est vrai que nous n'avions rien de tangible, à part cette attitude, qui moi, me gênait quand même quelque part.

 

R : Est-ce-que les autres soignants en parlaient;

A : Oui, ils en parlaient , mais en fait, tu verras, dans toutes ces affaires, je suis restée dans l'ignorance pendant des années.

 

R : Et les autres savaient ?

A : Oui, ils savaient. C'est après quand ça a explosé que les langues se sont déliées. Mais alors, il y a eu vraiment... et c'est extraordinaire, et c'est ça qui m'a interpellée, moi en tant que cadre, de n'avoir rien su.

 

R : Cela a duré combien de temps ?

A : Un temps très long...

 

R : Tu n'oses pas le dire ?

A : Mais c'est vrai. Bon moi, par rapport à ces attitudes, ou par rapport à ces résidents qui quelquefois avait un bleu - en tant que cadre, c'est dur d'aller voir le directeur en disant :"j'accuse Monsieur un tel" - donc, moi ma démarche, c'était d'interroger un peu l'équipe." Oui, on ne sait pas trop", des sous entendus, et moi disant : "vous constatez comme moi que telle personne a un recul par rapport à nous. " Et bien oui, on ne sait pas", "peut être que oui". C'est assez extraordinaire, parce que moi, je planais complètement, je ne me rendais pas du tout compte. On est une petite équipe, on savait, il y avait la rumeur. J'ai informé le directeur de l'époque de ces problèmes et tout ça. C'est vrai, qu'effectivement, j'ai fait une très grosse erreur . Deux fois, j'ai fait une grosse erreur, c'est que je n'ai pas fait de rapport écrit, et ça je le regrette beaucoup. Le directeur m'a dit : " oui, mais vous savez on n'a pas de preuves". Donc j'ai demandé qu'il n'y ait plus de poste fixe de nuit. J'ai donc vu arriver cette personne de jour, où là j'étais plus présente. Sans compter que cette personne faisait les nuits seule, j'ai instauré à ce moment-là les nuits à deux, donc quand il faisait les nuits, c'était un roulement, il n'était plus seul. Sur la journée, j'ai constaté que c'était quelqu'un qui ne faisait pas son travail, et les fins de soirée étaient très agitées, cette personne étant plus énervée. Alors, pour lui voilà ce qu' il y a eu : Un jour, nous avons eu un incident, je n'étais pas présente, nous avions une petite dame, je m'en rappelle bien parce qu' il avait une agressivité envers des gens qui ne "faisaient pas le poids", cette petite grand mère devait faire 35 kg toute mouillée comme on dit chez nous et elle avait parfois des journées très agitées où elle ne pensait qu'à partir. Elle avait fugué une ou deux fois. Donc moi, quand cela s'est passé, je n'était pas là, on m'a raconté le lendemain. En fait, cela faisait 2 ou 3 fois qu'elle avait essayé de partir, donc, il l'a récupérée, ramenée, et il l'a balancée dans le hall, elle est allée s'étaler dans le hall ,et elle s'est blessée puisque l'infirmière a été appelée. On est venu la chercher en disant que la dame était tombée et donc l'infirmière a fait ce qu'il y avait à faire, elle a appelé le médecin, elle a était recousue et tout. Mais l'infirmière n'a pas su sur le coup ce qu'il s'était passé, donc elle a pensé à une chute comme il en arrive quelques fois chez nous avec les personnes âgées. Et, une ou deux journées après, il y a un résident qui est venu me trouver, une dame qui en avait discuté avec d'autres, qui hésitait, mais qui finalement est venue m'expliquer ce qui s'était passé.

 

R : C'est un résident qui est venu.

A : Oui, elle me disait qu'elle n'osait pas. Je me suis rendue compte en fait que la loi du silence n'était pas seulement avec le personnel, mais aussi avec les résidents. Elle avait pris l'avis d'autres personnes, et ils craignaient eux aussi, peut - être par rapport à une agression. J'ai discuté avec les autres, m'a t'elle dit, et je viens vous expliquer ce qui s'est passé. Bon, et bien, elle m'a expliqué qu' elle était assise, qu'il l'avait prise et l'avait balancée dans le hall. Et le lendemain, par contre, j'ai eu quelqu'un du personnel, c'était une secrétaire - tu sais comment est fait notre hall - donc, voilà, elle est venue m'expliquer aussi. Donc, moi, je suis allée voir le directeur en lui expliquant ce qui s'était passé et en lui parlant de la gravité de la situation. Je lui ai dit que j'allais lui faire un rapport écrit, et alors là... - c'est vrai, qu'à cette époque, je n'avais pas de bonnes relations avec la direction - et alors là, ça était catastrophique. Il m'a dit qu'il fallait que je "ferme ma gueule", qu'il ne voulait pas d'écrit. " Vous vous rendez compte de la gravité des choses". Et bien oui, je lui ai dit, effectivement je me rends compte de la gravité de la situation et de ce qu'il risque de se passer, et c'est bien pour ça que je vous demande de faire quelque chose. C'est vrai qu'il y a une hiérarchie, je voulais lui demander qu'elle attitude il allait avoir, et moi, je me proposais de lui faire un rapport écrit au vu de ces deux témoignages. Il m'a dit de me taire, qu'il rencontrerait l'employé, hors ma présence. Là, je me suis dit : "il y a un problème". J'ai pris l'avis d'un copain directeur en lui demandant ce que je devais faire, puisque j'étais coincée par ma hiérarchie. Il m'a dit que je n'allais pas créer des liens, ça va poser des problèmes. La seule chose que tu puisses faire est d'informer la DDAS. Je ne l'ai pas fait, je ne l'ai pas fait... J'avoue, j'ai laissé perdurer la situation. Donc, il a du le recevoir. Cet agent est resté là.

 

R : A t il continué à sévir ?

A : Oui, certainement. Il se méfiait un peu quand même, donc, c'était moins évident.

 

R : Personne du personnel soignant ne t'a parlé des violences commises par cet homme.

A : Non personne, sauf les deux personnes qui l'ont constaté ce soir-là dans le hall. Moi, j'en ai après un peu parlé avec l'infirmière, elle m'a dit : " Bon, tu me l'apprends". Donc, moi dans l'équipe, j'avais un autre agent - le premier était relativement âgé, puisque peu de temps après, il est passé en longue maladie, puis en retraite, ce qui m'a bien arrangée.

 

R : Ce monsieur était-il titulaire de son poste ?

A : Oui, il était titulaire.

Donc, il est parti. L'autre agent que j'avais, qui était un agent relativement jeune, très jeune. C'est quelqu'un que j'avais eu en CES, qui faisait bien son travail, pour te dire, car c'est quelque chose qui m'a interpellée par rapport aux choix et à l'avis que je pouvais donner : quand on a eu un poste vacant, c'est quelqu'un qui pour moi, pouvait faire l'affaire. Il n'y avait pas de problème, il faisait bien son travail, il y avait un problème social. C'est quelqu'un pour qui, j'ai donné un petit coup de pouce. Il a eu le poste et l'année de sa stagiairisation, il n'y a pas eu de problème, il était assez dynamique. J'ai peu d'hommes dans mon équipe et je voyais cela d'un très bon oeil. Avec lui, c'était pareil, c'était un problème lié à l'alcoolisation. J'ai commencé à entendre : "les dimanches, quand tu n'es pas là, il cuve un petit peu les débuts d'après midi quand il fait 14 H- 22 H. Il y a quelques problèmes..." Un jour d'été, un lundi matin, il y a une personne qui se baladait et qui est venue me voir en me disant :"C'est bien, tu avais ton agent qui dormait sur le banc."

 

R: C'est une personne de l'extérieur qui t'a dit cela ?

A : Oui. Il y avait des rumeurs, rien de tangible.

 

R : Des rumeurs du personnel soignant ?

A : Un petit peu, mais rien de net : Des choses dans le genre: "il est un peu énervé le soir, il faut que ça aille vite". Donc, j'ai commencé un peu à venir, essayé de voir, bon, quand il me voyait, il n'y avait pas de problème. J'ai donc interpellé le directeur, qui a l'époque était toujours le même en disant que j'avais des craintes. Il m'a dit : " par rapport aux résidents, vous n'avez rien de tangible". Là, il me semble que j'avais fait un petit courrier en disant que j'avais des craintes. Mais c'est vrai, que je n'avais rien. Par contre, je suis intervenue au moment des notations, et à l'époque, je m'occupais aussi de l'équipe cuisine - et il y avait un problème d'alcoolisation au niveau d'un agent - et j'ai mis des réserves plus plus plus, en disant qu'on agisse sur la note car, il commençait à y avoir des cris. Il y avait des soirs - car nous aussi, on avait des résidents qui s'alcoolisaient - on me disait que c'était un peu l'escalade, le cuisinier sort de sa cuisine, il s'énerve, puis il y avait eu un peu des bousculades. Donc, j'ai dit il faut faire quelque chose, et au moins par rapport à la notation.

 

R : Le cuisinier, c'est une troisième personne ?

A : Oui, mais c'est lié pour notre affaire après. J'ai donc dit, il faut intervenir, rectifier le tir, il faut leur parler de cette agitation, parce qu'en fait, l'alcoolisation, c'était ça. On sentait bien qu'ils étaient un peu sous pression, mais à part faire une alcoolémie, je n'avais rien de tangible. Et donc, le directeur de l'époque m'a dit que j'avais des "a priori", que je faisais une "fixette" avec ces gens là, et qu'il fallait que je me calme et il leur a monté leurs notes.

Puis le directeur et parti et il y a eu un intérim, qui lui, a beaucoup souffert de la situation. Le directeur est parti, c'était donc il y a 3 ans, et peut-être un mois après le départ du directeur, cela c'est enchaîné à la vitesse grand V, l'autre histoire a dû avoir lieu en novembre.

Un matin, je suis arrivée à 8 heures, il y avait un petit mot sous ma porte d'une ASH qui me disait : "Annie, il y a eu un problème avec un résident". On avait un résident relativement jeune qui s'alcoolisait aussi. Elle m'explique que l'agent et le cuisinier ont poussé ce monsieur dans la fenêtre du hall, ils ont démoli la fenêtre, elle ne les a pas vus, le résident était tout affolé. Ils ont cassé une vitre, j'ai réparé comme j'ai pu dit-elle, tu verras, je n'en sais pas plus.

Je venais juste de lire le petit mot, on m'appelle au téléphone, c'était la gendarmerie. Le gendarme me dit : je crains qu'on ne vous informe pas, mais il y a eu un incident grave dans votre établissement et, par contre, nous avons à la sortie de l'établissement alpagué deux personnes, dont un qui reprenait sa voiture, l'autre n'avait déjà plus son permis - le cuisinier - puisqu'il avait été arrêté en état d'ivresse. Donc ils avaient attrapé mon ASH. Le résident a porté plainte.

 

R : Quel âge avait ce résident ?

A : Relativement jeune, une cinquantaine d'année, quelqu'un qui s'alcoolisait beaucoup, quelqu'un qui agaçait aussi. Bon alors je ne sais pas ce qui s'est passé entre eux. Apparemment c'était un règlement de comptes et en fait ces deux personnes ne travaillaient pas ce jour-là, elles sont venues dans l'établissement, ils l'ont passé dans la fenêtre, ils auraient pu le défenestrer, le tuer. Il n'a pas basculé de l'autre coté mais ça aurait pu être gravissime. Les gendarmes craignaient que je ne sache pas.

Ce matin-là, ils travaillaient tous les deux. J'y suis allée, ils ne m'ont rien dit comme si rien ne s'était passé. J'ai donc prévenu le directeur par intérim qui les a vus, qui leur a dit qu'ils étaient coincés car il y avait eu un problème. Mais dans la foulée, il y a eu un appel plus ou moins anonyme. Le préfet a été prévenu, la DDAS a été prévenue, et alors là, ça été l'escalade, l'enchaînement. On a eu une enquête,et puis nous, on a pu rien faire, car comme il y a eu une plainte de déposée, il y a eu une enquête extérieure à l'établissement (en plus de celle de la DDAS). Je me suis retrouvée sur la sellette, à l'intérieur et à l'extérieur de l'établissement, on a eu les honneurs de la presse, parce que sévices à personnes âgées. Tout le personnel s'est retrouvé en accusation , moi, je me suis retrouvée trois ou quatre fois à la gendarmerie. Puis nous, on a pu rien faire, car les textes sont ainsi faits, mais étant donné qu'il y avait une plainte et quelque chose en justice d'engagé par rapport à ces personnes, l'établissement ne pouvait pas mettre en place un conseil de discipline et prendre des sanctions tant que les sanctions extérieures pour ces gens n'étaient pas prises. Ils sont passés au tribunal. Cela veut dire qu'on les a gardés et il y a eu un autre problème avec cet agent. Un mois après, pendant mes vacances, il a encore bousculé une grand mère, là, par contre, c'est l'agent qui travaillait avec lui qui m'a appelée, qui m'a expliqué. Le Directeur avait encore changé entre temps. Lui par contre, a fait une mise à pied immédiate de cet agent en attendant qu'il y ai une décision de prise. Il a démissionné par la suite, on le lui a fortement conseillé.

Pénalement pour la première affaire, je ne sais plus ce qu'ils ont eu, ils ont dû avoir une amende. Les sanctions au niveau du tribunal ont été prises. Un a donc démissionné et l'autre dès que cela a été possible, il a eu de l'établissement une mise à pied de six mois, puis le cuisinier a repris son travail.

 

R : L'ASH peut retravailler dans n'importe quel autre établissement hospitalier en fin de compte ?

A : Oui, sans doute. Il est parti, il n'est même pas passé en conseil de discipline. Donc, après une enquête de la DDAS absolument épouvantable, parce qu'en fait, on a dit que dans cet établissement tout le personnel maltraitait. Une campagne calomnieuse à l'extérieur s'est engagée, il y a eu plein de choses, les gens ont fait des amalgames. Moi, au niveau de la DDASS, une inspectrice est venue, par hasard, elle a remis sur le tapis la première affaire dont je t'ai parlé.

 

R : Comment l'a t'elle su ?

A : Je suppose par des lettres anonymes ou des choses comme ça. Elle savait ce que le directeur de l'époque m'avait dit, c'est-à-dire de la fermer.

 

R : Ce directeur n'a pas eu de problème lui ?

A : Il était parti. Par contre, ils ont essayé de mettre ça sur le dos du directeur par intérim de l'époque en disant qu'il était là quand cela c'est passé, c'était parfaitement faux.

 

R : Il s'agit là du deuxième directeur, celui qui est resté très peu de temps ?

A : Oui, tout à fait. Je pense qu'en l'accusant, ils ont aussi voulu se faire plaisir par rapport à lui."Oui, oui, vous étiez présent et vous n'avez rien fait". Ils avaient fait un amalgame.

Ils étaient au courant de l'alcoolisation de cette personne qui n'était plus là. J'ai été convoquée des tas de fois à la gendarmerie, je leur ai demandé à quel titre, puisque à chaque fois qu'il y avait eu ces incidents, je n'étais pas présente. Ils m'ont dit tout simplement en tant que cadre. De la même manière, à la gendarmerie, ils m'ont parlé de l'affaire précédente, en me disant le nom de la personne. Ils savaient très bien que le directeur m'avait dit de me taire.

 

R : C'est donc un agent qui en avait parlé à la gendarmerie ?

A : C'est vrai que j'avais été tellement choquée par cette situation et qu'on me répond de la fermer, que j'en avais parlé. Par contre, après, au niveau du personnel, les langues se sont déliées. On était même allé me dire qu'on se demandait si cet agent jeune n'avait pas eu par rapport à des dames âgées, des attitudes autres que de violence.

 

R : Tu penses à des viols ?

A : Des attouchements, des choses comme ça.

 

R : Des violences, ça c'était sûr ?

A : Des violences, c'était sûr. C'était sûr.

 

R : Tu leur as demandé, pourquoi elle ne t'en on pas parlé ?

A : Parce qu'elles avaient peur. La personne qui a dénoncé la deuxième fois, l'agent lui a dit qu'il allait lui casser la figure chez elle. Et elle avait peur. Elle avait peur quand je lui ai demandé un rapport écrit pour que je puisse dans la foulée en faire un aussi.

 

R : Elle t'a fait le rapport ?

A : Oui, elle me l'a fait. Oui, parce que je lui ai dit qu'on n'en pouvait plus, qu'on allait à la catastrophe, il était toujours présent. On gardait cette personne en attente de pouvoir le faire passer en conseil de discipline, en sachant qu'à un moment ou à un autre... et voilà, on a eu.

Là, j'ai appelé le directeur tout de suite, il a fait la mise à pied immédiatement pour qu'on n'ai pas de problème. La loi est ainsi faite : les agents on aussi des droits, et heureusement, en plus des devoirs, mais on ne pouvait pas faire grand-chose étant donné qu'il y avait une procédure extérieure. On était obligé d'attendre la procédure extérieure pour pouvoir les faire passer en conseil de discipline. Je ne connaissais pas tout ça, cela veut dire que tu peux garder dans ton établissement très longtemps ces personnes. Il a été jugé en tribunal pour son alcoolisation au volant, je pense que la présence des gendarmes ce jour-là n'était pas innocente. Je pense que quelqu'un dans l'établissement leur a dit. Quand les deux gars sont sortis et montés dans la voiture, les gendarmes étaient là.

Cette enquête a provoqué dans l'établissement une onde de choc inimaginable par rapport au personnel. Le fait d'être cité dans la presse, pour les agents, ça a été catastrophique, c'est qu'ils se sont rendus compte que quelque part, tout le monde avait été complice de cette situation.

R : Ils se sont sentis complices de cette situation ?.

A : Oui, puis comme le Directeur les a convoqués, il y a eu une réunion, il a été très dur. Je pense que c'était un peu nécessaire, mais il n'a pas mâché ses mots par rapport à cette attitude de ne pas avoir dénoncé des choses vues. Bon, c'est vrai aussi qu'il travaillait pour l'avenir. Je pense aussi qu'elles taisaient cela, parce que moi ayant dénoncé,elles avaient ressenti un certain laxisme du directeur de l'époque. Elles se sont dit, si cela ne change rien, ce n'est pas la peine de dénoncer ces choses-là. Et puis aussi la peur des agents qui s'alcoolisent. Moi, le cuisinier, il m'a une fois collée contre le mur. On connaissait son alcoolisation depuis de nombreuses années. Il avait des relations très très violentes avec des résidents qui s'alcoolisaient aussi, parce que le ton montait.

 

R : Pourquoi a t il été gardé ?

A : Maintenant, il se tient peinard. Pourquoi, et bien, on ne renvoie pas les gens comme ça. Il a eu une mise à pied de six mois, et c'est vrai, que maintenant il n'y a pas de problème. C'était quelqu'un qui n'était pas en relation directe avec les résidents, mais à l'heure des repas, il sortait de sa cuisine.

 

R : Au niveau de la DDAS, as-tu été très embêtée, as-tu été mise en accusation ?

A : Très embêtée, oui. Mise en accusation, non, pas du tout. C'est très difficile de dire à la DDAS que je l'avais signalé, mais que le directeur n'a voulu rien faire. D'autant plus, que je n'avais pas d'écrit. Je reconnais, que j'ai fait une erreur. Mes écrits, il en aurait fait ce qu'il voulait, mais j'aurais gardé un double, et, quelque part, j'aurais ouvert le parapluie. Puis, ça m'a gênée, parce que, moi aussi, quelque part j'étais complice.

On est donc devenu un établissement connu partout pour violence à personne âgée, tout le monde s'est senti coupable, il y avait des méfiances partout. Dès que je voyais, par la suite, quelqu'un qui avait un petit bleu, il me fallait des explications, et les filles étaient complètement torturées dès que quelqu'un se butait. Or, des chutes, on en a puisqu'on laisse beaucoup déambuler nos résidents. Elles ne vivaient plus, tout de suite, elles disaient : "oui, on va t'expliquer". J'avais prévenu l'équipe, il me fallait une explication logique. C'était du délire, du délire... On a mis un an ou peut-être plus à fonctionner normalement et à dire qu'on était capable de bonnes choses. Il faut qu'on démontre que ce n'est pas ça. J'ai eu des familles qui sont venues me voir après les articles dans la presse, qui m'ont demandé si cette personne était encore là.

 

R : Est-ce que certaines familles ont retiré leurs parents de l'établissement ?

A : Non, ce n'est pas arrivé. Mais on a bien précisé que cette personne avait quitté l'établissement.

 

R : Dans les deux cas, si j'ai bien compris, c'est vraiment à cause de la peur que ces personnes n'ont pas été signalées ?

A : Oui, c'était ça. La peur, et puis le fait que moi, je n'avais pu rien faire, pour eux, cela aurait pu être une référence par rapport à la direction. Ils ont pensé, "elle, il l'a envoyée balader, elle ne pourra rien faire, qu'est ce qui se passera, ce n'est pas nous qui allons changer les choses". Moi-même, j'avais ce sentiment.

 

R : Cependant, avant que toi, tu sois au courant et que tu en parles, l'équipe était au courant. Et donc pendant cette période, c'était la trouille qui les empêchait de parler.

A : Oui, c'était la peur. Et moi, la gendarmerie venait me donner une convocation sur mon lieu de travail, tu te sens coupable. En plus, eux savaient des choses que je ne savais pas. Je te signale quand même, que dans mon équipe, j'avais des femmes de gendarmes.

 

R : Elles devaient donc en parler à la maison.

A : Oui. Ils m'ont sorti des choses pas possible. Au niveau de la DDAS, aussi, ils savaient beaucoup plus de choses que moi.

 

R : Ce qu'il y a de surprenant aussi, c'est que la gendarmerie, étant au courant par l'intermédiaire des épouses - qui ont sûrement dû en parler assez rapidement - n'ai de leur coté rien fait, tant que l'affaire n'a pas était portée en justice de manière très officielle.

A : Oui, voilà. Mais, je pense quand même, que leur présence devant l'établissement n'était pas innocente.

J'ai demandé ce que je pouvais faire quand on voit dans son équipe que quelqu'un est alcoolisé (à travers son comportement par exemple). En fait, je ne peux rien faire. Je ne sais même pas si le directeur peut faire quelque chose. A part, être un peu dénonciateur en téléphonant à la gendarmerie et en demandant de le gauler à la sortie et de le faire souffler. Mais il y a des limites aussi par rapport à la gendarmerie, car s'il sort à pied...

Tout le monde savait qu'ils étaient alcoolisés, ceci quand ils faisaient 14H-22h ou bien les coupures. Bien sûr, quand j'étais là, ils se méfiaient. Mais je ne suis pas là les week end, le soir, et là, il y avait surenchère. Parce que c'est vrai qu'il m'est arrivé de venir voir le week end et qu'on me dise, oui il y a des petits problèmes. Seulement, en tant que cadre, il ne faut pas se faire d'illusion. Si ta direction n'est pas au clair par rapport à tout ça, tu ne fais rien.

Bon, c'est vrai que moi, la première fois, c'est tombé avec un directeur à problèmes. Il avait des relations bizarres avec les hommes, il en avait une certaine crainte et donc il n'intervenait pas.

Je n'ai jamais eu de problème avec les femmes. J'ai eu une veilleuse de nuit qui s'alcoolisait aussi, mais qui avait une relation quasiment inverse avec les personnes âgées, elle les coucounait, même trop. La DDASS, en a parlé de cette personne. Ils étaient aussi au courant. En fait, il y a des gens à l'extérieur qui on dû se faire plaisir. Tu t'en remets assez difficilement de cela.

Au niveau de l'équipe, il a fallu qu'on se reconstruise. Il y a eu une méfiance par rapport à l'équipe. Je savais très bien que j'avais des gens d'une très grande valeur, que les autres c'étaient des cas à part. Et en fait, pour le premier, j'ai eu de la chance qu'il passe en longue maladie puis à la retraite, car sinon, je le gardais, et on allait encore à une autre catastrophe.

 

R : As- tu l'impression, que dans un établissement, il y a un état dans un état, avec ses propres lois ?

A : Oui, un peu. C'est vrai que je ne connaissais pas les textes par rapport à cela. Que les gens aient des droits et des devoirs, c'est normal. Mais, moi, quand le lundi matin, j'ai appelé le directeur intérimaire en lui disant, on a le pépin et que, dans la foulée, la gendarmerie m'appelle en me disant que leur crainte c'était que je ne sois pas informée, mais qu'il y avait plainte et donc le processus enclenché. J'imaginais son sourire au bout du fil.

Le directeur est venu tout de suite, il a vu les deux agents et il m'a dit qu'il ne pouvait rien faire. Je suis allée les voir en leur disant que je ne voulais plus les voir dans l'établissement aujourd'hui. Le directeur m'a dit qu'il n'avait pas le droit. Alors là, par contre, je me suis dit : tu es mal barrée. D'ailleurs, je ne me suis pas trompée. Mais j'avoue, que je n'en pouvais plus. Ma première réaction quand j'ai vu tout ça, c'était de foutre le camp. Notre établissement qui avait une bonne réputation est devenu l'endroit où on frappe les vieillards, ou tout le monde frappe les vieillards.

 

R : Comment les journaux ont-ils étaient au courant ?

A : Par des lettres, des courriers anonymes...

 

R : Les patients, on-t-il parlé de cette affaire là ?

A : Oui, oui. Puis le résident qui a porté plainte a fait mousser la situation en disant : on va bien rigoler.

Bon maintenant ça va, mais ça nous a obligé à mettre la barre très haut, par rapport à l'accueil, par rapport à ce que l'on fait avec eux. Moi, j'ai mis la barre très haut par rapport à l'équipe, je ne passe pas sur certains détails. J'ai basculé un peu sur le flicard maintenant, je leur ai dit et redit que s'il y avait un petit problème et que je n'étais pas informée, ça irait très mal. Je n'hésiterai pas à demander des sanctions. Je me suis dit qu'il n'était pas normal, que moi, en tant que cadre, je n'ai pas su des choses essentielles. Je n'aurais pas changé grand-chose, puisque quand je les ai sus, je n'aie pu rien faire. J'ai eu une faiblesse, et j'aurais dû passer outre l'avis du directeur.

Ca voulait dire aussi que je risquais gros. Bon tu te remets en question.

 

R : Ces personnes-là, on était au courant que le directeur ne t'avait pas soutenu je suppose.

A : Ca les a confortées. Le premier il l'a rencontré hors ma présence, et je ne suis pas certaine, je pense qu'il lui a dit que j'avais l'intention de faire un rapport et qu'il me l'avait interdit. Ma position après vis-à-vis de cet agent posait des problèmes. Il savait très bien qu'il était soutenu et donc, c'était la porte ouverte.

Quand le directeur monte la note après l'avoir dit à l'agent, après tu n'es plus crédible, ni par rapport à lui, ni par rapport à l'équipe, car il a dû s'en vanter cet agent.

Donc, conclusion aussi, c'est que la hiérarchie doit être bien articulée et le cadre bien soutenu.

 

R : Ce qui me surprend, c'est que ce directeur, même tardivement - n'ait pas eu de poursuite puisque l'administration judiciaire était au courant.

A : Et bien non, parce que cette affaire pour laquelle il était au courant, n'a pas eu de suite, elle n'est ressortie qu'après. L'affaire était réglée, c'est ce que m'a dit la gendarmerie. Par contre, ils avaient des détails extraordinaires que je n'avais pas. Ils ont quand même convoqué la secrétaire.

 

R : La secrétaire avait t-elle peur des conséquences du signalement ?

A : Ca la gênait beaucoup de me le dire - mais c'est tout.

Par contre, j'ai vu la aussi que les résidents pouvaient avoir peur aussi. Peur de ce qui peut se passer quand on continue à fonctionner avec ces gens-là.

 

R : Les résidents ont-ils étaient interrogés par la gendarmerie ?

A : Ils étaient venus voir la première résidente, puisque cette affaire était ressortie. Mais il n'y a rien eu par rapport au premier, puis, il n'était plus là. C'était la première fois que j'étais heureuse de voir quelqu'un partir.

 

R : Je te remercie mille fois, d'autant plus que c'est pour moi un témoignage qui ne ressemble pas aux autres. C'est vraiment un témoignage précieux.

 

 

Témoignage de MONIQUE : INFIRMIERE

- Polyclinique Neuro-psychiatrique - service de Gériatrie

Rosette : Monique, tu es infirmière, tu as vécu des situations un peu particulières, tu as rencontré dans ta carrière des personnels soignants qui étaient violents avec des personnes soignées. Par violence, j'entends des violences physiques, c'est-à-dire quelqu'un qui donnait des coups, des gifles ou autres types de coups, mais de manière physique et ceci de manière répétée. Peux-tu m'en parler.

Monique : Oui, il y a une dizaine d'année dans un service de gériatrie, il y avait un aide soignant qui était un ancien retraité militaire qui frappait et pinçait les malades, qui le disaient, l'exprimaient. Personnellement je ne l'ai jamais vu. Tout le monde était au courant puisque les malades se plaignaient au niveau du médecin chef et de la direction. Il n'y a jamais eu de sanction, rien.

 

R : Est-ce que cette personne commettait des violences depuis longtemps dans le service ?

M : Ce monsieur avait été embauché pour travailler à la blanchisserie puis quand les postes ont été supprimés, il a été employé dans le service de gériatrie, et d'après ce que je sais, il a eu cette attitude dès son entrée en gériatrie.

 

R : Il est resté longtemps en gériatrie ?

M : Je dirais une dizaine d'années.

 

R : Est-ce que pendant cette période, quelqu'un a essayé de signaler son cas.

M : Alors son cas a lui était un peu à part puisqu'on le savait, mais je ne l'ai personnellement pas vu. On ne peut en aucun aller cas signaler des coups qu'on n' a pas vu. Par contre, moi, j'ai emmené les malades au médecin. Pour qu'ils le disent. Les malades l'on dit, rien n'a jamais été fait.

 

R : Il se débrouillait donc pour ne pas le faire devant d'autres personnes.

M : Certains l'on vu. Je pense qu'il le faisait devant les gens dont il savait qu'ils ne diraient rien. Moi jamais. J'ai précisé, un jour alors qu' on prenait le café que je trouvais ça inadmissible, sans le citer. Je ne l'ai jamais vu, mais il n'y a aucun doute qu'il le faisait.

 

R : Que faisaient les médecins quand les patients parlaient de ces problèmes ?

M : Le médecin se tournait toujours vers la personne qui accompagnait le malade en posant la question : "Est-ce que vous l'avait vu" ? La réponse étant non, le patient était renvoyé dans le service sans tenir compte de ce qu'il disait. Il n'a jamais rien dit. Moi, j'ai fait un rapport pour une autre personne, je ne sais pas ce qu'il est devenu. je n'ai jamais eu de nouvelle du rapport.

 

R : Si tu veux bien, on en parlera tout à l'heure, de ce rapport. Ce monsieur, continue t' il à exercer ?

M : Il est parti normalement à la retraite, aujourd'hui il est décédé. Il est parti tout à fait normalement avec sa médaille du travail. Il a offert un apéritif et tout le monde y était. On était deux à ne pas y être... Deux à ne pas y être, c'est tout, une autre infirmière et moi.

 

R : Est-ce que tu sais pourquoi les gens ne l'on pas dénoncé ?

M : Moi je dirais que dénoncer un collègue c'est très difficile. Dire j"e vais le dire" est une chose, et le dire est vraiment très difficile. Il y a ça, et puis dans l'esprit du personnel, là, je mets tout le monde, on ne dénonce pas un collègue. Ca s'appelle de la délation.

R : Pourquoi ?

 

M : Ca veut dire que d'autres se sentent mal à l'aise. Moi, je n'ai pas trop d'explications par rapport à ça - autre que "tu ne peux pas dénoncer un collègue".

 

R : Qu'est ce que tu entends par d'autres se sentent mal à l'aise ?

M : Je pense que ce n'est pas un cas isolé. Cela fait 23 ans que je travaille. Je me suis aperçu que les gros problèmes venaient de ces gens que l'on embauchait pour des travaux différents. On a un plombier qui est passé aide -soignant, celui qui travaillait à la blanchisserie et d'autres personnes qui n'ont, je dirais, aucune formation pour travailler avec les malades et qui sont vite dépassés. Lui, je le mets à part. Pour tout le monde, ce n'est pas de la méchanceté, c'est plutôt de l'ignorance. Je ne pense pas que ce soit taper pour faire mal. Ils tapent parce qu'ils ne gèrent pas le malade, ils ne gèrent plus, ils sont débordés. Ils ne savent pas. Dénoncer un malade, pardon, vendre du personnel, moi je l'ai fait. C'est très mal vécu, on me le reproche encore.

 

R : Tu peux me raconter cette situation. Je pense que c'est ce dont tu voulais me parler tout à l'heure.

M : Oui. J'étais de nuit avec une aide-soignante et on finissait notre service à 7 heures. L'équipe du matin avait déjà commencé à 6H. 30 et alors que l'on traversait la cour à partir de chez nous, on avait un temporaire qui a donné un coup de poing dans le visage d'un malade. Je me suis arrêtée, j'ai fait demi-tour dans le service et je suis allée le trouver. Il m'a envoyée promener. Je suis rentrée chez moi, j'ai attendu 8H 15 ou 8H30, j'ai téléphoné à la surveillante pour signaler ce problème-là. Elle m'a dit de faire un rapport et de le contre signer avec l'aide-soignante, puisqu'on était deux à l'avoir constaté. J'ai donc fait le rapport que j'ai signé, que j'ai ramené le soir à l'hôpital. L'aide-soignante n'a jamais voulu le signer. Je l'ai remis à la surveillante et cela fait 3 ans maintenant. Je n'en ai aucune nouvelle et ce mec-là est embauché. Et ce mec-là, j'en suis sûre, continue à taper les malades, j'en mettrai ma tête à couper. Il n'est plus dans mon service.

 

R : C'était connu dans le service qu'il tapait les patients ou pas.

M : C'était connu aussi pour d'autres problèmes à l'extérieur. C'est un bagarreur, il est violent, il aurait apparemment, c'est vrai, violé une fille. Il a fait de la tôle. Je me pose la question, on est normalement embauché avec un casier judiciaire vierge et ce n'est pas son cas, donc on sait très bien où on va. L... est une tout petite ville, tout se sait. Donc, l'embaucher, c'est ouvrir la porte à n'importe quoi.

 

R : Les autres collègues savaient qu'il tapait ou pas.

M : J'ai posé la question, j'ai eu droit à des sourires, des sous-entendus, rien de direct.

 

R : D'après toi, pourquoi les soignants dans leur majorité ne signalent pas ces comportements de violence ?

M : Même en le signalant, rien n'est fait. Actuellement, il y a un aide-soignant qui crie, insulte, tire les malades au vu et au su de tout le monde. Rien n'est fait.

Quel est le rôle du médecin, du cadre infirmier ? On ne peut que pousser les patients à le dire. Et puis, on ne moucharde pas un des nôtres. C'est tout. La peur d'être rejetée par l'équipe. C'est tout, je ne vois pas d'autres raisons.

 

R : Penses-tu qu'il faudrait mettre quelque chose en place pour déjouer la violence dans le service ?

M : Tant qu'on restera dans ce sentiment de famille, qu'il ne faut rien dire contre l'autre, on ne peut rien faire.

 

R : Ne pourrait-on pas mettre des groupes de parole en place où on pourrait évoquer nos difficultés personnelles ?

M : Les gens parlent d'autre chose que de leur problème. Ils ne veulent pas qu'on puisse en reparler entre nous par la suite. Il faut former les gens, et déjà on éliminera de la violence.

 

R : Pourtant même des aides-soignants commettent des violences, ce sont des personnes formées.

M : C'est vrai, mais il y aura tout de même moins de violence. On ne peut pas dénoncer, on vivrait ensuite à côté de l'équipe, montré du doigt.Voilà, je ne vois pas d'autres raisons.

 

R : Monique, je te remercie beaucoup de ton témoignage, tu m'aides beaucoup dans ma recherche.

 

 

Témoignage de Gilles : AIDE SOIGNANT

- Centre Hospitalier GÉNÉRAL - Service de rhumatologie.

Rosette : Gilles, tu es aide soignant, et, dans ta carrière tu as été confronté au problème de la violence. Je parle de la violence physique commise par un personnel soignant sur un patient , en sachant, que cette violence n'est pas occasionnelle. Je m'intéresse aux soignants qui commettent des violences physiques de manière répétée. Peux-tu me raconter ce que tu sais à ce sujet ?

Gilles : Je n'ai pas assisté directement à ces violences-là, mais bien sûr ça existe. Je vais te raconter deux histoires bien connues à l'hôpital et pas très anciennes.

La première, c'est dans le service de gériatrie, un soignant cognait les patients. C'était connu de tout le monde et même les patients s'étaient plaints, mais jamais personne ne l'a dénoncé. C'est finalement un élève infirmier qui l'a dénoncé directement à la direction. Il y a eu une enquête dont je ne connais pas le détail et la personne a été virée de l'hôpital.

La deuxième histoire, même scénario mais dans le service de médecine, pareil une aide soignante violente avec les patients, elle les giflait, les griffait, ils avaient des marques. Tout le monde le savait mais silence. C'est la famille d'un patient qui a porté plainte à la direction. Elle a également été virée de l'hôpital. Ce sont des faits bien connus mais je n'ai pas travaillé avec ces gens-là.

 

R : As tu toi même assisté à des violences de ce type ?

G : Non, physiques jamais. D'autres oui.

 

R : Face à des actes de violences physiques connus, penses-tu qu'il faut le signaler ?

G : C'est quasiment impossible, les conséquences sont difficiles à assumer par rapport à la personne, à l'équipe. La personne risque de perdre son boulot et dans l'équipe c'est très mal vécu.

 

R : Que faut-il faire face à ces actes de violences physiques ?

G : La question est comment je réagirai. Ma première réponse c'est de lui en parler, d'essayer de résoudre le problème, rapidement, s'il ne comprend pas, le menacer, lui faire comprendre qu'il aura de graves problèmes professionnels, s'il ne comprend pas, le menacer physiquement, pourquoi pas, c'est un langage qu'il connaît, comme ça, je pense que je peux l'aider à lui et au malade.

 

R : Tu me dis, que si ton collègue commet des violences, si tu le sermonnes, à la fois tu rends service au soigné parce que tu peux arrêter la violence et en même temps tu lui rends service à lui car tu ne vas pas plus loin et donc tu lui évites de perdre son travail.

G : C'est ça, et je ne pense qu'il faille dénoncer directement . Il faut essayer de comprendre, de modifier le comportement de la personne, avoir une discussion qui puisse faire changer la personne. Si tant est que ce soit possible. Je ne sais pas, c'est la première des réactions que j'aurais. Quand je vois quelqu'un qui est mal psychologiquement, quand je vois quelqu'un qui déprime, la première de mes réactions, ce n'est pas de lui dire va voir le psychiatre. Ma première réaction, c'est de l'écouter, de lui parler, surtout de l'écouter et de lui venir en aide comme je peux. Donc l'analyse que je fais d'un geste comme celui là, c'est un mal être, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, quelque chose qu'il ne maîtrise plus certainement, donc pourquoi ne pas essayer d'intervenir comme cela.

 

R : C'est peut-être une réponse que toi physiquement, tu es capable d'apporter. Tu m'as bien dit que se sont les conséquences du signalement qui sont redoutées...

G : Oui, on peut parler d'effets secondaires.

 

R : Penses-tu que dans le service, certaines choses pourraient être mises en place pour éviter la violence ?

G : La première des choses, travailler en binôme comme en plongée, déjà, ce serait limiter les dégâts, sauf si tu tombes sur deux fous, bon mais là, c'est l'apothéose, mais enfin, on peut tout imaginer, par exemple tout le service est comme ça et on tabasse tout le monde.

 

R : Vois-tu d'autres solutions ?

G : Si c'est des services de longs séjours, il faut organiser des réunions avec les patients, le personnel, peut être les patients à part afin qu'ils n'aient pas peur de parler devant les soignants, et à ce moment là, on peut discuter des problèmes, de la violence s'il y en a. Peut-être à ce moment-là, être un peu plus à l'écoute des patients, par exemple, les prendre un peu plus en considération.

 

R : Est-ce qu'il t'est déjà arrivé de t énerver avec un patient au point de lui mettre une gifle par exemple ou de le rabrouer, t'excuser après mais avoir ce geste qu'on ne doit pas avoir.

G : Il m'est arrivé de m'énerver avec un patient, jusqu'à lui répondre. Pour l'instant, j'espère que ça se limitera là, lui parler sèchement et quitter la chambre en lui disant : puisque c'est comme ça, je vous enverrai mes collègues et je ne remets pas les pieds dans votre chambre. Par la suite, très souvent ça c'est arrangé, souvent à la demande du patient (tout dépend des circonstances et pourquoi ça se passe) mais chaque fois c'est que j'avais des problèmes extérieurs au boulot, il y avait quelque chose quoi, ça n'arrive pas par hasard, pas quand tu es heureux d'aller travailler.

 

R : Même si c'est le patient qui est à l'origine du conflit ,

G : Il faut vraiment qu'il pousse le bouchon très très loin quoi, ou bien que tu sois sensible, très très sensible, et qu'il heurte ta sensibilité par des mots, des gestes ou de l'agressivité. Parce qu'on parle de l'agressivité envers les patients, mais l'autre existe et on la vit assez souvent. Maintenant là, la réponse la plus adaptée n'est pas la violence et loin de là.

 

R : Penses-tu qu'il existe une morale soignante ?

G : oui, je pense .

R : Ou bien existe-t-il une morale propre à une équipe soignante ? Si on ne dénonce pas une personne qui commet une violence en tant que soignant, on peut penser qu'on est en dehors de nos repères sociaux.

G : Il est difficile de garder le cap que tu te fixes quand tu rentres dans une institution, dans un service etc..., si tu as vraiment une personnalité, tu dois savoir ce que tu veux du début à la fin. Il faut essayer de toujours se recentrer sur ce que tu veux vraiment, sur la manière dont tu vois ton travail.

Quand tu arrives dans un service, il y a un état d'esprit, une façon de travailler, de s'adresser au patient et il y a certainement des services, notamment en psychiatrie ou on utilise la facilité, le mec il te fait chier, tu lui envoies une bouffe et puis voilà. Ca se pratique très régulièrement. Ca, tout le monde le sait. Ce sont des services à huit clos.

 

R : Tu le sais ?

G : Je le sais, j'en entends parler.

 

R : Tu en entends parler dans ton hôpital ?

G : oui, dans l'hôpital, bien sûr.

 

R : Personne ne dit rien ?

G : Et bien non. C'est comme ça.

 

R : Si je résume Gilles, tu penses qu'il est difficile de dénoncer à cause des conséquences dans sa vie personnelle par exemple face aux collègues dans l'équipe et d'autre part il est difficile d'être responsable de la perte éventuelle de l'emploi d'un collègue.

G : C'est ça. Il faut essayer de discuter avant tout avec la personne.

R : Je te remercie beaucoup, ton témoignage va me permettre d'avancer dans mon travail.

 

 

 

DOMINIQUE : INFIRMIERE

Centre Hospitalier général - Service de médecine

 

Rosette : Dominique, je t'ai expliqué que je fais une recherche, dans le cadre d'un mémoire, sur la violence en institution. Tu as donc rencontré dans ta carrière d'infirmière une soignante qui a violenté, donné des coups, de manière physique et répétée à des patients. Cette personne n'a pas été signalée, du moins tout de suite. Peux-tu me raconter cette histoire-là.

Dominique : Oui, si ce n'est que je n'ai pas était témoin des faits, si ce n'est que chaque fois qu'on rentrait dans ces chambres, il y avait une sensation de malaise, mais je ne l'ai personnellement jamais prise sur le fait. Si ce n'est que cette personne travaillait avant dans un autre service où elle giflait les malades, elle est partie de ce service et est arrivée chez nous, on a su par la suite ce qu'elle faisait dans ce service.

 

R : C'est malgré tout une personne qui giflait de manière régulière.

D : Régulière oui, puisqu'elle était partie du service où elle était avant à cause de cela. Les gens s'étaient plaints, elle giflait les patients et descendait les dossiers des lits sans les retenir, en les lâchant, sans les rattraper. Elle lâchait donc les malades dans le lit. les malades s'étaient plaints et chez nous, quand elle est arrivée (service de médecine), ça s'est passé avec un patient. On n'a pas été témoin, mais c'est la famille qui a porté plainte, qui s'est plainte à la direction, qui a envoyé un courrier et comme ce n'était pas la première fois, cette personne est partie du service. Suite à cela, j'ai reçu un appel de la famille du patient se plaignant que cette personne les harcelait à la maison, les menaçait si elle ne retirait pas la plainte. Cette famille ne supportant plus cette situation et suite à ça, ils ont poursuivi les plaintes et cette personne.

 

R : Ils ont poursuivi les plaintes avec l'administration de l'hôpital ou bien sur un plan juridique

D : Ca, je ne sais pas. je sais qu'au niveau de l'hôpital, il y a eu des plaintes et les syndicats sont intervenus et ils n'ont rien fait, la personne s'est donc retrouvée à la porte de l'hôpital

 

R : Les syndicats ont-ils essayé d'aider cette personne pour qu'elle garde son poste sur l'hôpital ?

D : Oui, pour qu'elle garde son poste sur l'hôpital, les syndicats ont fait leur boulot en sachant très bien qu'elle n'était pas défendable, puisque moi, j'en ai parlé avec eux quand j'ai dû faire le rapport en tant qu'infirmière suite à la plainte de la famille, comme quoi j'avais reçu leur appel téléphonique et donc leur plainte. Je suis donc allée voir les syndicats pour avoir le maximum d'informations, ils m'ont dit qu'ils la défendaient mais qu'elle n'était pas défendable. Ils faisaient leur boulot, point.

 

R : Dans le service, sans avoir pris la personne sur le fait, est ce que vous saviez qu'elle faisait subir des maltraitances physiques ?

D : On s'en était effectivement rendu compte, il y avait aussi, sa façon d'être, de parler au patient.

 

R : On était sûrs, qu'il y avait des maltraitances physiques ?

D : On en a été vraiment sûr quand la personne a porté plainte, en fait, on le savait...

 

R : Qu'avait-elle fait à cette personne ?

D : elle l'avait giflé, toujours même procédé et même processus, puis ce patient-là n'était pas aussi endormi qu'elle le croyait et il a fini par se plaindre.

 

R : Elle se débrouillait pour être seule avec la personne ?

D : Oui, toujours. C'était tout simplement quelqu'un de méchant.

 

R : C'est apparemment une affaire qui a duré très longtemps, elle a fait combien de service cette personne ?

D : Je ne me rappelle pas si elle était jeune titularisée ou stagiaire ou en voie de titularisation, elle n'avait pas beaucoup d'ancienneté, elle avait entre 27 et 30 ans.

 

R : Cette affaire est ancienne

D : Il y a 4 ou 5 ans de cela.

 

R : Pourquoi, d'après toi dans un service, lorsqu'il y a une personne, une collègue qui malmène les patients (personnellement, je m'intéresse à la violence physique), pourquoi, on ne va pas dénoncer, disons plutôt signaler, cette personne à son supérieur hiérarchique. Est -ce que tu en connais les raisons, ou est-ce que tu peux les imaginer ?

D : Je pense qu'on a peur de ce qui va se passer par la suite, que ce soit rapport, témoignage, confrontation. Je pense que c'est ça. Nous, on a souvent le problème de personnes qui disent "je ferai un rapport" et qui ne le font jamais à cause de tout ce que cela entraîne, que ce soit papier ou témoignage ,enfin je pense que c'est ça.

 

R : Ce serait cette prise de responsabilité qui empêcherait la non dénonciation

D : Oui, je le pense, c'est difficile d'aller jusqu'au bout de ces idées, on dit plus facilement "à chacun ses problèmes". Les gens sont pas responsables et puis, des fois ce sont des collègues, ça peut être des gens en fin de carrière, c'est très difficile d'aller jusqu'au boutÉ

 

R : On a peur d'être responsable de cette carrière qui peut être brisée, de l'échec professionnel des gens, ou bien ce sont les conséquences de ce signalement qui fait peur ?

D : Il y a des deux, c'est un ensemble je crois. Je ne sais pas, si on brise la carrière de quelqu'un qui travaille depuis 20, 25 ans ou 30 ans, si elle se suicide, dans quelle mesure on ne va pas se sentir responsable. Au départ, la réticence elle est avant tout administrative. Je crois qu'avant tout, c'est ça.

 

R : Et cela serait plus important que le fait de savoir que des patients sont malmenés ?

D : Je crois qu'à l'heure actuelle, on est égoïste. C'est chacun sa vie, chacun sa petite personne.

 

R : Donc, on pourrait presque penser qu'au sein du service, il va se développer une éthique plus importante que l'éthique professionnelle. Il faut avant tout se protéger entre collègues.

D : Oui, on a l'air d'aller tout droit dans ce sens, on le voit bien dans le service, on s'en fout que le malade a besoin de toi ou pas. (long silence)

 

R : Tu penses que c'est général, tu le sens ainsi ?

D : Oui, complètement, c'est une mentalité.

 

R : Tu travailles comme infirmière à l'hôpital depuis combien de temps ?

D : 15 ans.

 

R : As tu l'impression qu'il y a 15 ans, c'était ainsi ?

D : Non, ce n'était pas du tout comme ça. On n'arrivait déjà pas dans le service avec l'idée de repartir, du moins pour certaines. On devient égoïste, c'est tout. En maintenant être infirmière, c'est être secrétaire, ce n'est pas ce qu'on a choisi. Le métier a changé.

 

R : Tu te sens plus secrétaire que soignante ?

D : Exactement, et ce n'est pas du tout, du tout ce que je voulais.

 

R : J'essaie de faire un lien avec ce que tu me disais tout à l'heure, cette difficulté de faire un rapport. Est-ce que vous, dans votre formation d'IDE ou d'AS, vous rejetez tout ce qui est administratif, papier, rapport, ce qui peut expliquer que faire un rapport dans le sujet qui nous préoccupe est un problème, que cela vous fait peur.

D : Ah, oui, c'est le papier en plus.

 

R : Est-ce que c'est le remplissage du papier qui fait peur ou bien la prise de responsabilité qui en découle, le fait de signer un rapport qui m'engage ?

D : C'est un peu des deux, au départ c'est le papier, il va falloir que j'écrive et puis après, qu'est ce qui peut m'arriver si je signe ce rapport, qu'est ce qu'on va me demander. Les deux sont liés, c'est clair.

 

R : Supposons que tu dénonces une personne qui commet des violences physiques, est-ce que tu penses que tu peux être rejetée de l'équipe par tes collègues ?

D : De toute façon, je ne le ferai pas sans en parler à tout le monde, que je me sente au moins soutenue. Il faut être certain que les autres me suivront.

 

R : S'ils ne suivent pas, ce n'est pas possible ?

D : Non je ne pense pas, c'est la parole de l'un contre l'autre. Si je me sens soutenue c'est possible, sinon non. Si j'attrape quelqu'un sur le fait, il faut que la violence soit énorme pour faire quelque chose. Des violences, il y en a tout le temps, une collègue qui pique n'importe comment, c'est courant. Faut-il briser la carrière de quelqu'un pour autant ? C'est difficile...

 

R : Penses-tu qu'éventuellement on ne dénonce pas parce qu'on ne se sent pas complètement intègre nous-même, c'est-à-dire que chacun dans notre carrière, à un moment ou à un autre, on n'a pas était très net avec un patient. Donc il est difficile de dénoncer une personne quand on peut se faire soi-même des reproches, à un moment ou à un autre et bien sûr même de manière tout à fait occasionnelle.

D : Je ne sais pas, non je ne crois pas, me sentir coupable en fait.

 

R : Oui, parce qu'on a au moins commis des négligences ex : un patient demande un bassin, je fais comme si je ne l'entendais pas, je passe devant la chambre. c'est assez courant comme acte.

D : Commettre des négligences, oui bien sûr on en commet tous, ne pas répondre aux sonnettes, même donner une tape sur la main d'un patient, mais ce n'est pas quelque chose qui m'arrêtera. Maintenant, je ne vais pas dénoncer pour un petit truc, on en a tous fait.

 

R : Ce que je veux dire, c'est que ne se sentant pas parfait, il est peut-être difficile de dénoncer quelqu'un.

D : Si je dénonce quelqu'un, c'est qu'il a fait quelque chose que je n'admets pas, quelque chose que je ne pourrais jamais faire. Je ne me sentirais donc pas coupable moi-même à ce niveau-là.

 

R : Connaissant la personnalité de ton cadre infirmier, tu vois une violence, tu en parles à ton cadre infirmier, penses-tu qu'elle ira plus loin ?

D : Non, j'irais plus loin. Je ne suis pas sûre qu'elle jouerait son rôle. Si je dénonce, c'est à moi d'aller plus loin.

 

R : Si on fait un bilan, pour toi la principale non dénonciation est liée à la paperasse, à cette lourdeur administrative, c'est ce qui fait le plus peur, beaucoup plus que la notion de rejet dans l'équipe.

D : Il faut une solidarité dans l'équipe pour dénoncer tous ensemble.

 

R : Est-ce que tu penses qu'il faudrait mettre des choses en place pour déjouer la violence dans un service, pour qu'elle n'existe pas ? Quand quelqu'un est violent, qu'on puisse le remettre dans les rails sans pour autant l'exclure ?

D : C'est un problème d'éducation générale. Dans le service, je ne sais pas si on peut mettre quelque chose en place.

 

R : Tu crois plus à l'individuel qu'au collectif ?

D : Je crois que c'est notre éducation qui fait qu'on est égoïste, c'est tout. On pense à sa propre personne avant de penser aux autres. On est égoïste, c'est notre quotidien. Il me semble qu'avant ça n'arrivait pas, les gens étaient plus humains.

 

R : On m'a relaté des violences encore plus cruelles que celles qu'on me raconte aujourd'hui.

D : Ce qui me tourmente à moi, c'est cet égoïsme. Je ne sais pas, je n'ai pas de solution. Des groupes de paroles, ce genre de truc, les gens ne parlent pas. S'ils le disent, ils vomissent leurs problèmes personnels. On ne parle pas du malade. On parle de son problème.

 

R : Justement parler de son problème et pas de celui du malade, tu ne penses pas que ça peut évacuer des tensions, libérer ce tracas que l'on a en soi, permettrait de ne pas le "vomir" sur le patient ?

D : Encore, faut-il que les gens le disent, en parlent. Parfois on apprend des choses sur les uns ou les autres, mais ce sont des bruits de couloir. Les gens ne parlent pas, mais toujours avec la crainte qu'on parle ensuite d'eux, de l'étiquette qu'on va leur coller sur le front. Nous, ça ne nous apporte jamais rien ces réunions. On en a fait pour parler de tout, de n'importe quels problèmes, ça n'apporte rien, personne n'a jamais rien dit alors qu'il y avait d'énormes problèmes. Ca n'a jamais rien donné.

R : Je te remercie beaucoup Dominique, tu m'aides beaucoup dans ma recherche.

 

 

 

 

TEMOIGNAGE DE COLETTE : AIDE-SOIGNANTE

Centre Hospitalier général - service de long séjour -

ROSETTE : Colette, tu as été confrontée à des problèmes de violences physiques dans l'établissement où tu travailles, violences commises par un soignant sur un soigné . Peux-tu STP, me raconter cette histoire.Tu m'en parles comme tu le sens, ce serait bien de la situer dans le temps .

COLETTE : Je pense que la première violence, c'est de placer un soignant d'office dans un service de personnes âgées. Si le soignant n'est pas bien dans son métier, vis-à-vis de la personne âgée, à un moment ou à un autre il craquera. Maintenant pour les agressions que j'ai vécues ou que j'ai vues, les agressions physiques faites par des soignants sur des personnes âgées, le fait de faire mal, j'ai vu des gens donner des gifles, ça c'est courant.

 

R : C'est récent cela ?

C : Dans les cinq dernières années, depuis que je suis à ... (service de long séjour) .Tordre les bras des gens pendant l'habillage - la personne est résistante et on lui fait mal. Moi aussi j'en commets de ces violences-là.

 

R : Je cherche à faire une différence entre la violence que l'on commet sans désir de la donner, et celle que l'on inflige en tout état de conscience. Je parle de cette violence qui aujourd'hui est reconnue par tous comme répréhensible.

C : Il y a énormément de violence physique.

 

R : Est ce que ceux sont toujours les mêmes personnes qui commettent ces violences ?

C : Souvent, j'ai remarqué que maintenant, plus ça va, on en fait toutes - on en a ras-le-bol -, on arrive plus à maintenir notre ligne de conduite, on n'a plus de repère, il faut faire vite et bien, ce qui ne va pas toujours ensemble. En plus, il y a les familles qui sont par-dessus, ça c'est pénible et je trouve qu'effectivement l'agression se développe. Moi la première, avant de partir en vacances, j'ai envoyé des gens promener, surtout verbalement, je ne l'ai pas fait physiquement. Physiquement il m'est arrivé de retourner une gifle qu'on m'avait donnée, c'est parti trop rapidement. Après j'ai dit "mince", mais c'était trop tard. Mais je trouve que là, ce n'est pas par hasard, ce n'est pas une violence gratuite, c'est une violence de ras-le-bol. Il y a des gens comme moi qui sont nommés d'office, qui en on marre.

 

R : Qui est-ce qui commet ces actes de violences - qui c'est le plus souvent? Veux-tu que je te pose des questions ?

C : Oui.

 

R : Il y aura des répétitions dans mes questions, n'en soit pas trop étonné. Y avait-il d'autres personnes avec toi au moment de ces actes de violence que tu as vu ?

C : En général on travaille à 2, alors il y a soit la personne qui travaille avec moi, soit on est trois.

 

R : Leurs grades ?

C : Aussi bien AS qu'IDE .

 

R : Aussi bien IDE qu'AS dans la violence physique ?

C : Tu restes sur un étage longtemps, quand tu changes tu trouves les personnes âgées avec plein de pansements, pansements bénins : arrachage de peau, et soit le patient a été couché violemment, soit il a été frappé violemment. Et j'ai remarqué qu'à chaque fois ça tombait à peu près sur les mêmes personnes, les mêmes personnes en service, aussi bien IDE qu'AS.

 

R : Tu es en train de dire que c'est toujours le même personnel soignant qui est en service à ce moment-là ?

C : Oui et surtout un aide soignant.

 

R : Avec ce collègue quand tu vois ces actes de violences se commettre, quelles sont tes relations avec lui ?

C : Je lui fais remarquer que la douceur ça existe, c'est assez souvent.

 

R : Est-ce que c'est toujours avec le même collègue ?

C : Non il y en a plusieurs.

 

R : Est ce que ces personnes te font peur ?

C : Non, je ne les crains pas.

 

R : Est-ce que ces personnes travaillent dans le service depuis longtemps ou pas ?

C : Non pas depuis forcément longtemps, ce n'est pas le critère, ce sont surtout des personnes qui n'ont pas choisi d'être là. Il y en a des vraiment jeunes.

 

R : On ne peut pas dire dans ces cas-là, que c'est un ras le bol de la profession ?

C : Non, c'est un ras le bol de la situation, du non choix de la personne âgée.

 

R : Peux t-on dire qu'on a un ras le bol des vieux quand il n'y a que 6 mois que ces personnes sont là ?

C : Les personnes âgées, ils n'aiment pas.

 

R : Est-ce qu'il t'arrive de parler de ces faits de violence chez toi, à ton mari, ta famille, tes amis ?

C : A certaines personnes oui, à des collègues qui ne sont pas comme ça, je leur dis.

 

R : Quelle est leurs réactions ?

C : Certaines ne sont pas étonnées, elles ont déjà vécu ça. Quand j'en parle à l'extérieur par contre, ça choque, ça choque énormément.

 

R : Ne sont-ils pas étonnés que cela ne se sache pas, ne te disent-ils pas : Ne faites-vous rien ?

C : Ils ne comprennent pas que des soignants réagissent ainsi.

 

R : Ils ne te demandent pas s'il y a une sanction ?

C : En général, ça ne va jamais à la sanction, ça ne va jamais plus haut.

 

R : Les gens de l'extérieur, ne posent-ils pas cette question de sanction ?

C : Si, ils le demandent, mais comme tu ne vends pas ton collègue...

 

R : Si tu es seule avec un soignant qui commet une violence, tu en parles volontiers avec tes collègues ?

C : Oui, certains ou AS ou ASH. Il y a une personne qui a reçu une table dans les jambes, une vieille dame démente, elle n'était pas capable de le dire, elle n'avait pas toute sa conscience. Elle a eu une plaie. Cette fille a mis une compresse et un sparadrap sans rien dire. Je lui ai dit : "tu vas le dire à l'infirmière", elle m'a dit "non", c'est bon je lui ai dit que j'allais le dire. Elle y est alors allée mais, elle ne l'a pas présenté comme un acte de violence, non. Elle a dit, "je lui ai baissé la table, elle s'est faite mal". Elle ne lui a pas dit: "je lui ai envoyé la table dans les jambes".
De la même manière quand quelqu'un se fait mal avec les barrières, c'est parce qu'on y est allé trop fort, on est seul pour les recoucher et voilà.

 

R : Quand vous êtes à plusieurs, est ce que vous en parlez entre vous ?

C : A plusieurs, non. Uniquement avec certains collègues. En tête à tête, je sais à qui je le dis. En général c'est une personne qui a la même opinion que moi des choses, qui a la même façon que moi de travailler. Je l'ai juste une fois dit aux transmissions, c'est d'ailleurs allé un peu loin. C'était une violence aussi, mais ce n'était pas une violence physique. Un garçon qui a changé un patient, il a changé la couche qui était vraiment pleine de merde. Il fallait vraiment tout changer, il a juste changé la couche, sans laver,rien, il l'a remis dans le fauteuil, le pantalon plein de selle,. Il l'a attaché pour ne pas qu'il en mette partout. Ca par contre, je rentrais de vacances, ça m'a sûrement plus choqué que les autres fois, et c'est allé jusqu'au cadre infirmier.

 

R : Est-ce que le cadre infirmier a fait quelque chose ?

C : C'était trop tard, il aurait fallu le faire sur le moment. Voilà, le faire sur le moment...

 

R : Et cela faisait longtemps que cela s'était passé ?

C : Oui, elle ne devait pas être là de la semaine. Je l'ai dit le jour même aux collègues, infirmières et tout ça , mais elle, elle n'était pas là le jour même.

 

R : Toi, tu en avais parlé aux IDE

C : Oui.

 

R : Est-ce que cela a changé tes relations avec ce soignant ?

C : Non, lui par contre, oui. Quand il travaille avec moi, il dit : je les lave... Alors, moi je me marre, je comprends bien que, quelque part, quelqu'un lui en avait parlé ou dit "fait gaffe".

 

R : Tu travailles en gériatrie depuis 5 ans et dans le secteur hospitalier depuis?

C : 82 (donc 15 ans).

 

R : Est-ce que tu penses que dénoncer peut te nuire ?

C : Oui, entièrement. Tu es mise à l'écart de l'équipe. "Celle là, tu fais quelque chose de mal, elle le dit". Tu es vécue comme une rapporteuse.

 

R : Et pourtant ce n'est pas ce qui s'est passé dans le cas que tu viens de me raconter.

C : Non, parce que c'était pendant les transmissions et c'est l'infirmière qui s'est chargée de le dire au cadre infirmier qui est ensuite venu me voir, ça n'a pas été du direct, c'est important.

 

R : Est ce que tu as peur du soignant ?

C : Non pas du tout, on n'est plus à l'école primaire.

 

R : Tu as peur d'être isolée de l'équipe ?

C : Pas vraiment, d'être isolée, plutôt qu'on parle de moi comme d'une rapporteuse, qu'on dise : "celle là, c'est une rapporteuse".

 

R : Est-ce que tu penses que des personnes pourraient physiquement s'en prendre à toi ?

C : Physiquement, personne n'a tenté.

 

R : Est ce que tu as des amis qui auraient peur de cela ?

C : Verbalement, oui j'ai peur, quand tu remues la merde, tu fais des remous et les situations deviennent invivables.

 

R : Penses-tu que seul on peut dénoncer ?

C : Non.

 

R En supposant que vous soyez 3, un commet un acte de violence, les 2 autres peuvent-ils dénoncer ?

C : Tout dépend de la personne avec qui tu es. Avec certains, il est sûr que ce sera négatif.

 

R : En considérant uniquement le fait de dénoncer ou pas, hormis les problèmes de trouille, d'être isolée. Penses-tu que ne pas dénoncer est de la responsabilité des IDE, des AS, des C. I, de l'administration ?

C : C'est avant tout de sa propre responsabilité. Mais ici, quand on fait une connerie, on arrive à être solidaire. On ne va pas dénoncer l'AS parce que s'il vient à perdre son poste, on se sentira trop mal. Tu serais le responsable, tu détruirais sa vie, lui, dans son boulot...

 

R : Et ça, c'est insupportable ?

C : En quelque sorte, c'est là que je dis que les surveillantes doivent prendre leurs responsabilités. L'encadrement doit prendre en charge les responsabilités dans ce cas-là.

 

R : Est-ce qu'il y a des moments dans l'équipe ou vous pourriez parler de ces problèmes ? Tu as parlé des transmissions...

C : Oui, mais il faudrait que ce soit transmis jusqu'au cadre, mais en général, ça ne va pas jusque-là. Il y a toujours ce problème: que vas t-on dire de nous ? La surveillante nous a bien dit que lorsqu'on voit des choses ainsi, il faut le mettre par écrit, tout ce que tu écris ça reste.

 

R : Ce n'est pas une bonne chose cela ?

C : Non, tout le monde a peur. Moi la première.

 

R : Si cette dénonciation pouvait être anonyme, est-ce qu'elle serait possible ?

C : Anonyme, oui, mais c'est tout de même au cadre infirmier de prendre ses responsabilités.

 

R : Faudrait-il que le cadre infirmier soit un moyen de ne pas vous engager personnellement dans la dénonciation ?

C : On serait toujours engagé, mais on se sentirait soutenu, parce que dans ces cas-là en général, on n'est pas soutenue.

 

R : Est ce que tu as connu des personnes qui commettaient des violences dans l'établissement ?

C : Òui, il y a eu un problème cette année, une fille qui est partie en bas, elle s'appelle X..., c'est la fille qui a lancé la table.

 

R : Tu as assisté à la scène

C : Oui, oui, j'y ai assisté, elle commet toujours des violences, elle pince aussi le nez pour faire manger les patients.

 

R : Elle est partie parce qu'elle a été dénoncée ?

C : à vrai dire, non. C'est une famille qui a porté plainte. Les familles peuvent faire quelque chose.

 

R : Encore faut-il qu'elles le sachent. Quand on commet un acte de violence sur une personne, penses-tu que la famille devrait être informée ?

C : Elle devrait savoir.

 

R : Qui est-ce qui devrait l'informer ?

C : L'encadrement. La famille peut arriver à le savoir, mais c'est par quelqu'un d'autre.

 

R : Est-ce qu'on commet des violences devant les familles ?

C : Pas devant, mais on est dans une chambre, une famille dans une autre et là, un acte de violence peut être commis.

 

R : Tu m'as demandé l'anonymat de cette discussion. pourquoi est-ce important ?

C : Parce que la personne qui va dénoncer va être rejetée, elle va être seule. On en revient toujours à la même chose.

 

R : Penses-tu que tous les soignants ont été un jour responsables d'un acte répréhensible, pas forcément un acte de violence, mais répréhensible, et de ce fait n'étant pas parfait, on ne peut plus dénoncer ?

C : Aussi, oui peut-être. En ce qui me concerne, quand je fais des grosses bourdes, je le dis facilement. Je le dis aux transmissions : Celui là il m'agace, je ne le supporte plus. J'en parle.

Il y aurait beaucoup moins de violence si les gens en parlaient, s'il y avait plus de dialogue. Contrairement à ce qu'on dit, il n'y a pas de dialogue. On n'est pas non plus assez formé. On nous largue. Il faut les stimuler, les accompagner dans la mort, on nous demande tout, et tout est superficiel. On est formé mais il n'y a pas de suivi.

 

R : Tu disais que c'est le fait d'écrire un rapport qui te pose un problème. Si tu ne devais pas écrire, la dénonciation serait-elle plus facile ? Si le cadre infirmier pouvait travailler sans ce rapport, les soignants parleraient-ils ?

C : Lorsque le cadre infirmier est au courant, il faudrait pouvoir en parler sans s'agresser les uns et les autres.

 

R : Ton voisin bat ses enfants, est-ce que tu le dénonces ?

C : Ca oui, il n'y a pas de problème; j'ai horreur des gens qui battent les enfants.

 

R : Pourquoi ne dénonce-t-on pas alors un soignant ?

C : On est tous là pour un salaire. Si on dénonce, la personne peut perdre son emploi, il ne pourra plus nourrir sa famille. Si on ne l'avait pas dénoncé, ça ne serait pas arrivé.

 

R : Si l'on mettait en place des moyens qui nous assurent que le soignant ne perdrait pas son travail, est-ce que tu le dénoncerais ?

C : Dans le cas de tout à l'heure, la personne n'a pas perdu son emploi, elle a été mutée dans un autre service. Quand elle a vu que c'était dangereux pour elle, elle a vu des gens hauts placés et on lui a conseillé de demander une mutation, qui a bien sûr était acceptée. Elle a été protégée, elle est l'amie d'un homme politique. Ca va très loin, ce n'est pas normal. En commettant des violences, elle va travailler dans le service convoité par tout le monde. Ce n'est pas normal. Ici, tu as trop d'injustice, tu ne comprends pas pourquoi un tel a une chose et toi tu ne l'as pas. Tout cela entraîne de la violence. Tu envoies les patients promener. Moi, maintenant, il était urgent que je parte, j'aurais fait une action.

 

R : Quoi par exemple ?

C : Je ne sais pas, une action, quelque chose.

 

R : Est-ce que le patient considère le soignant comme un membre de sa famille ?

C : Certains, oui.

 

R : Est-ce qu'on commet des actes de violence sur ces personnes-là ?

C : Je ne sais pas, mais prenons un exemple : Madame R... qui m'appelle toujours ma fille, je ne le supporte pas. J'ai une mère, ça me suffit, je ne peux pas en avoir 36.

 

R : Vous les appelez bien souvent mamie, pourtant ?

C : Oui, pour certaines, pas toutes, certaines je les appelle même par leur prénom. Mais madame R.., c'est vrai, j'ai tendance à être plus vive avec elle, surtout verbalement.Quand je la couche, l'amène au WC, je ne supporte pas qu'elle m'appelle ma fille.J'ai beau la reprendre, elle recommence.

 

R : Peux-tu me faire le portrait de la personne qui subit des violences ?

C : Celles que j'ai vues, ce sont des démentes, qui n'ont pas le réflexe de se défendre. Par exemple, il y a souvent des violences avec Madame F...Quand tu la couches, la tournes, elle nous dit "tu me fais mal, tu n'es pas douce", quelque part, tu as un frein. Les grosses violences, c'est sur les gens qui ne disent rien. C'est d'ailleurs ce qui me révolte le plus car ils ne peuvent rien dire.

Il y a autre chose qui est inadmissible, un patient va dire : " ma viande n'est pas assez belle", on prend le morceau d'un grabataire qui ne va rien dire. Ce n'est pas normal.

 

R : Le fait de favoriser certains patients peut engendrer de la violence ?

C : Monsieur B..., il fallait le lever, le faire manger avant tout le monde et s'occuper en permanence de lui tout ça parce que sa femme le demandait. Bien sûr les autres résidents, elle s'en foutait. Et le pire, c'est qu'on s'occupe surtout de lui. Ce n'est pas normal.

 

R : Ce sont des situations que tu vis mal ?

C : Très mal et ce n'est pas facile à gérer, ça ne peut que favoriser la violence.

 

R : Ces personnes que tu as rencontrées et qui commettent des violences, sont-ils des leaders dans l'équipe ?

C : Non, pas forcément, s'ils ont été leaders, ils ne l'ont pas été longtemps. Ce sont des gens "bonne langue", beaux parleurs, qui parlent bien et qui sont rentrés par piston, qui ont un soutien derrière. En général, ils vont souvent voir les chefs. Ils cachent très bien leur jeu et sont très, très malins.

 

R : Pourrait tu travailler dans une équipe où tu te sens rejetée ?

C : Rejetée, oui. Montrée de l'index, non.

 

R : Comment d'après toi, pourrait-on dénoncer la violence ?

C : Avec l'aide du cadre infirmier. En étant sûr que la personne ne va pas en tribunal, entre guillemets. Mais quand même, il faut une sanction, mais pas la perte de l'emploi.

 

R : Depuis que dans le service il y a eu cette dénonciation, y a t il dans l'équipe des changements, des clivages ?

C : Cette personne avait une bonne langue et elle a commencé à dire : "Vous dites que j'ai fait ça, mais un tel a fait ceci et un tel cela". En fait, cette fille qui a fait des violences énormes, n'a pas du tout été gênée de dénoncer les autres. Ca avait mis un très grand malaise dans l'équipe.

 

R : Par qui a t-elle été dénoncée ?

C : D'abord par une famille qui a écrit une lettre, puis les gens en ont plus ou moins parlé, le cadre infirmier en a aussi entendu parler. Voilà. Un peu tout le monde en a parlé après.

 

R : Après le départ de cette fille, l'équipe a t elle était plus soudée ?

C : Non, il y avait de la méfiance et l'ambiance s'est dégradée depuis cette époque-là. Elle n'a pas eu de sanction en plus, elle est dans un service super intéressant, vachement bien. J'ai fait la réflexion au cadre infirmier : Faut-il en venir à taper les malades pour avoir un bon poste ?

Cette femme avait mis les syndicats dans le coup et ils l'ont protégée. Je ne sais pas comment elle a présenté la chose, mais ils l'ont appuyée, ainsi que quelqu'un à l'extérieur, pour qu'elle ait sa mutation.

 

R : Quelle a été l'attitude de la direction ?

C : Si c'est le maire qui l'aide par exemple, ce n'est pas le directeur qui va dire quelque chose.

 

R : Une dernière question : Penses-tu qu'il y a une éthique plus importante que l'éthique soignante qui va se développer au sein d'une équipe, face à une personne qui commet un acte de violence ?

C : Quand je suis rentrée à l'hôpital, ce n'était pas une vocation, il y avait du travail dans ce secteur. J'aime la personne mais pas ce travail. Il y a trop de personnes qui rentrent dans cette profession sans vocation.

 

R : Colette, je te remercie infiniment de m'avoir consacré tout ce temps. Je te souhaite beaucoup de bonheur professionnel dans le service où tu vas aller très bientôt. Encore merci.

 

 

TEMOIGNAGE JEAN LOUIS ALUZE

DIRECTEUR - Hôpital Local

 

Rosette: Je travaille sur la violence physique en institution, donc sur une violence qui est reconnue par tous comme répréhensible. Il existe bien sûr d'autres types de violences, psychologiques par exemple, mais actuellement, je ne souhaite m'intéresser qu'aux violences physiques, objectivé par tout le monde.

La question que je me pose est : Pourquoi un soignant qui assiste à une violence commise par un autre soignant ne va pas signaler cette violence ? Actuellement, j'en suis à un stade préparatoire, des personnes m'ont fait des témoignages écrits pour me dire que ces violences-là existaient et ne sont pas dénoncées. Je pense qu'une autre éthique, différente de l'éthique soignante va se développer dans l'institution, mais je n'ai encore aucun élément à ce sujet.

Pourquoi, je souhaite avoir un entretien avec un directeur, c'est aussi pour connaître la position et les réactions d'un directeur face à ce problème. Que peut-il faire, quelles difficultés va t - il rencontrer ?

Est-ce qu'entre collègues vous en parlez facilement ? Je crois que que tu as vécu ce problème et que tu as agi. Je pense que tu dois donc pouvoir me parler des difficultés rencontrées.

Jean Louis : Le problème est d'avoir connaissance de l'acte de violence. J'ai eu connaissance d'un acte effectivement, précisément d'une série d'actes, et c'est peut-être bien là un des problèmes que peut rencontrer un responsable d'une institution, dans la mesure où quand la violence arrive à ce niveau et qu'il y a moyen d'agir, c'est qu'en fait le problème est déjà... soit c'est vraiment explosif parce que c'est quelque chose qui dérape totalement, soit, j'allais dire, que c'est en phase de régulation. Finalement, le gros problème c'est quand on ne sait pas qu'il se passe des violences institutionnelles que la situation me semble extrêmement dure. Et c'est vrai que ce n'est pas facile. Quand on a la chance de savoir, on peut agir, mais on ne peut agir que si on sait. Un directeur, ce n'est pas tout les matins dans les services, on n'assiste ni aux toilettes ni à l'ensemble des actes de la vie quotidienne, et c'est vrai que la violence peut être masquée, peut être pas indéfiniment mais en tous les cas pendant une très très longue période, sans que les institutionnels à fortes responsabilités, que ce soit l'infirmière générale ou le directeur, soient informés.

 

R : Si j'entends bien, quand cela arrive au niveau d'un directeur, la violence existe depuis longtemps. Ce n'est pas sur un fait que l'on va dénoncer quelqu'un.

JL : Rare, rare.

 

R : Le mot dénoncé ne me plaît d'ailleurs pas.

JL : On dénoncera la violence mais pas la personne.

 

R : Justement, est ce qu'on dénonce l'acte ? Quand on t'en a parlé, on t'a dénoncé un acte ou une personne ?

JL : On m'a dénoncé un acte.

 

R : Sans parler de la personne ?

JL : oui.

Il a fallu que je fasse un certain nombre de recoupements pour arriver à retrouver la, les, parce que, il y a un phénomène de contagion. Si un le fait et que cela semble admis, pourquoi pas l'autre.

 

R : La violence peut donc engendrer de la violence. C'est ça ?

J L : Oui, on met en place un fonctionnement pathologique. Et le système se régule comme ça.

 

R : Comment as-tu été au courant ? est-ce un cadre infirmier qui t'en a parlé,est-ce le personnel, la famille, la personne s'est plainte ?

 

J L : Pas du tout, ni la famille ni la personne. La famille parce qu'elle était assez peu présente. A mon avis si on sait que la famille est attentive au sort du patient, la violence s'installera moins facilement. Les personnes, elles, sont des personnes qui ont des moyens d'expression assez faibles. Non, cela m'est venu par une soignante, qui était un peu en marge du système.

 

R : Elle n'était pas de l'institution ?

JL : Elle était de l'institution, mais avec un statut spécifique. Elle était la seule soignante de l'équipe. Bon, en plus de ça, un engagement personnel puisque c'était une religieuse qui travaillait, et je crois qu'au bout d'un moment, il y a eu un phénomène de ras le bol, trop c'est trop. Donc elle me l'a dit. Elle m'en a parlé aussi clairement que possible, sans désigner les personnes.

 

R : Quand tu as connaissance de ce type d'acte, peux-tu faire quelque chose de manière centrale, puisque là, on n'apporte pas de preuve. On est au courant d'un fait, mais c'est tout. Comment cela, se passe t il ? Finalement est il plus facile de ne rien faire ou de faire ?

J L : Alors là, je ne peux répondre que pour moi. Je suis un peu ennuyé, parce que j'allais dire qu'il y a l'aspect professionnel et l'aspect humain, et je ne sais pas si on peut vraiment les séparer, mais admettons.

A titre personnel, C'est un acte qui me révolte, mais j'en fais mon affaire moi-même.

A titre institutionnel, maintenant, donc centré sur les fonctions de direction, une violence comme ça qui devient partie prenante du fonctionnement, c'est un handicap extraordinaire pour la maison. Cela veut dire qu'on est dans un système avec des équipes qui sont pas du tout au clair sur ce que peut être une mission d'encadrement, une prise en charge etc..., ça peut être un problème de formation mais surtout de réflexion, de positionnement des agents de l'équipe par rapport au boulot. Moi, ma première chose : ils viennent pour quoi faire ? Quel investissement ont-ils par rapport à leur job ? Et puis effectivement si on laisse s'installer des choses comme ça, on ne peut pas développer de projet institutionnel , et puis on est à la merci de n'importe quel dérapage, et pour le coup, la famille, la dénonciation. Enfin, c'est un système qui me semble effrayant et effarant à tous égards et que moi, je ne peux pas supporter, même en tant que directeur, que manager entre guillemets. Je ne peux pas le supporter, je le constate. Il faut bien que je le prenne en compte. Je ne pense pas qu'il faille s'arrêter là en disant : "ben oui, qu'est ce qu'on fait" ? On peut quand même faire quelque chose. On peut déjà commencer en rappelant les règles du jeu, c'est ce que j'ai fait à titre institutionnel. Alors c'est vrai, que je n'ai pas de preuve, mais c'est vrai que quand je demande une réunion d'équipe en précisant d'entrée de jeu que j'ai une intervention à faire et qu'il n'y aura pas de débat à l'issue de la déclaration, c'est aussi un peu pour dramatiser le moment et donner du poids à mon intervention, ça je pense que c'est payant. Bien sûr, tu tapes au marteau pilon pour deux ou trois personnes concernées alors que tu en as 15 ou 20. En fait, je me suis dit qu'elles n'étaient pas forcément les plus mal à l'aise dans l'affaire. Mais, rappeler les règles du jeu, c'est rappeler aux gens qui se laissent aller à des violences institutionnelles que l'institution ne l'accepte pas et que ça met en jeu des phénomènes hiérarchiques disciplinaires. Et l'institution par l'intermédiaire de son responsable, sans état d'âme, engagera les procédures les plus fermes et, par rapport à ce qui ne sont pas concernés directement mais qui sont témoins ou qui ont connaissance, et tout le monde a connaissance, cela les amène aussi à recaler la perception de l'affaire au travers de l'institution, et, franchement on peut dire complicité, puisqu'on en arrive à des complicités sur des actes qui peuvent être des actes délictueux. Je crois que là, c'est clair, c'est déjà une intervention. Redire le droit et les règles du jeu, ça me semble essentiel parce que les gens les ont peut-être perdus de vue.

 

R : C'est aussi leur dire qu'on sait qu'il se passe quelque chose.

J L : C'est aussi, leur dire qu'on sait et qu'on ne fermera pas les yeux. Non seulement, on ne fermera pas les yeux, mais on prendra toutes les mesures nécessaires.

 

R : Dans ce cas-là, tu n'as pas eu besoin de t'adresser à une personne en particulier. Est-ce que cette intervention a suffi pour enrayer la violence?

JL : Ca n'a sûrement pas suffi puisqu'on a mis en place derrière un système pour l'évoquer.

 

R : Par exemple ?

JL : Il a été mis en place un groupe de réflexion, de parole autour de ce phénomène: analysons le pourquoi, essayer de savoir pourquoi cela n'a pas été su plus tôt. Qu'est ce qui nous a amenés à accepter ce fonctionnement ? Je crois que c'est aussi porteur que mon intervention. Par contre, commencer par là, sans qu'il y ait eu le coup d'arrêt et une annonce claire, je ne sais pas si cela aurait été aussi efficace.

 

R : As -tu pu discuter avec la soignante qui t'avait relaté les faits, as-tu pu savoir si la violence était enrayée ?

JL : Elle a considérablement diminué. Dire qu'elle était totalement exclue, je ne peux pas l'affirmer, mais rare, et sur des comportements plus à la marge.

 

R : Est-ce que dans l'équipe quelqu'un a su qui en avait parlé ?

J L : Je ne sais pas.

 

R : Est-ce que cette soignante t'a parlé de ses relations avec l'équipe après son intervention ?

J L : Non, non. Elle est en fait partie pas très longtemps après.

 

R : Quand elle t'en a parlé, savez t elle qu'elle allait partir ? Je te pose cette question, car je constate que la violence est signalée souvent par quelqu'un qui va partir. On en parle rarement quand on travaille dans une équipe.

JL : Non, elle est partie peu de temps après, mais à l'époque il n'y avait aucune certitude sur son départ. Non, à l'époque, elle ne pouvait pas penser partir.

 

R : Tu penses en fait, qu'un directeur ne peut être au courant que si quelqu'un lui en parle ?

JL : Nos systèmes sont tels que ça ne peut pas être autrement, sinon il faut tomber sur un acte par le plus pur hasard. Je ne sais pas ce que masquent ces actes, sûrement une incapacité. Moi, j'avais insisté que c'était un manque non seulement d'humanité mais de professionnalisme, et qu'il était impossible de développer des projets dans un système comme celui là. Ce n'était pas la peine.

 

R : En supposant qu'une intervention de cette nature là n'enraye pas la violence, est ce qu'un directeur va ensuite essayer de régler ça sur le plan institutionnel, ou bien est-ce qu'il peut faire une action en justice, et est-ce qu'il se doit d'informer la famille ? Cette question ne s'est peut être pas posée pour toi. Il y a peut-être les deux positions : le directeur et l'homme qui se cache derrière le directeur.

JL : Je vais ajouter comme tu avais abordé le problème de direction, je vais ajouter, que moi j'engagerais les procédures disciplinaires et que je demanderais les sanctions les plus adaptées, c'est-à-dire l'exclusion et qu'en parallèle, si je pensais que ça le méritait ou si je n'étais pas satisfait de la suite qui serait donnée à l'assemblée disciplinaire, je porterai plainte, à titre personnel, à titre personnel pour coups et blessures.

 

R : En accord avec la famille ou à titre personnel ?

JL : A titre tout à fait personnel. Les gens savaient que s'il y avait des choses comme ça qui se reproduisaient, non seulement j'engagerais à titre institutionnel des mesures disciplinaire mais que je porterais plainte, à titre personnel.

 

R : Est-ce que tu penses que la famille doit être au courant ?

JL : Je n'en sais rien. Il faut être sûr de son coup. C'est vrai, que nous n'avons pas les moyens de mener des enquêtes super sophistiquées.

A un moment donné, il faut savoir passer le relais à des services d'enquête spécialisés. Ca aussi, c'est impressionnant, de voir débarquer dans une institution des képis ou des inspecteurs. Mais ça aussi, c'est important de savoir que la loi ne s'arrête pas à la grille de l'institution et que si on est complètement en dehors des clous, il se passera des choses.

 

R : En tant que directeur pour quelles raisons, s'il y en a , ne signalerais-tu pas quelqu'un ?

JL : Entendons-nous : pour moi, si un patient a un geste de violence envers un personnel soignant, lui faire mal, si le soignant lui retourne une gifle, je ne suis pas d'accord bien sûr, mais c'est un réflexe plus qu'autre chose. Ca, je le sermonne pour la forme bien sûr mais... on est bien d'accord.

 

R : Je parle effectivement des violences régulières. Je ne parle pas du patient qui lui même est violent, mais la plupart du temps, il s'agit d'une personne très dépendante et qui n'a pas eu d'agressivité envers le soignant.

JL : On est bien d'accord, on n'est pas là-dessus.Je ne sais pas ce qui m'empêcherait d'en parler.

 

R : Est ce qu'il y a des raisons sur le plan humain qui font que tu ne dénonceras pas.

JL : Je ne sais pas. Je ne vois pas d'argument qui m'arrêtera. Même s'il a des enfants, des problèmes familiaux, non, je ne vois pas.

 

R : Etre éventuellement le persécuteur du persécuteur ne te pose pas de problème ?

JL : Non, je ne rentre pas dans cette dynamique-là. En tant que directeur, je ne peux pas. On a une mission, c'est celle d'accueillir, de prendre en charge des gens qui sont diminués, qui sont dépendants, qui ont besoin d'une assistance etc, et je suis d'ailleurs payé pour ça, si je vois quelque chose qui est tout à fait contraire à cette mission, ce n'est pas du tout acceptable.Professionnellement, ce n'est pas du tout acceptable Ce n'est pas moi qui ai fixé les règles du jeu, les gens le savent. Je ne me sens pas du tout persécuteur. Sûrement que ça va me travailler à titre individuel, mais en tant que professionnel, je n'aurais pas d'état d'âme. Tu sais, c'est comme un veilleur de nuit qui dort tout le temps. Qu'est ce qui se passe ? A quoi il sert ? Non il ne sert à rien, mais en plus, c'est une fausse sécurité. Le jour où il y a un problème, il ne sera pas là et c'est le malade qui va payer par laxisme, incompétence.

 

R : La violence est dénoncée dans une institution, quels types de problèmes cela peut engendrer pour l'institution ? (en considérant bien sûr, qu'à l'extérieur de l'établissement, les gens sont au courant).

JL : Si ce n'est pas l'institution qui s'est emparée du problème en premier, le préjudice sera plus grand. C'est pour ça, pour moi c'était clair que rentrant dans une démarche comme celle là, je donnais une publicité, mais je donnais une double publicité: oui, il se passe des choses qui sont inacceptables mais oui, il se passe des choses qui tendent à éliminer ce type de comportements.

 

R : Tu es en train de dire qu'il est dangereux de ne pas en parler ?

JL : Evidemment. C'est l'effet boomerang.

 

R : Je connais des institutions où on n'en parle pas.

JL : Oui, mais est ce que les responsables le savent ?

 

R : Oui bien sûr.

J L : Ils s'exposent à ce qu'un jour le phénomène arrive par l'extérieur, c'est-à-dire qu'ils ne puissent plus rien faire du tout. Non seulement le maîtriser en interne, mais même maîtriser j'allais dire l'image de marque de l'institution.Et, attention ,pour tout le monde ils seront complices et de fait, ils sont complices.

 

R : J'ai eu connaissance d'un cas très récent, où le cadre infirmier au courant à prévenu le directeur. La personne mise en cause, un nom a été donné, a vu les syndicats qui lui ont conseillé de demander une mutation. Elle était en gériatrie et, dans ce service, les mutations sont difficiles, et elle a obtenu sa mutation dans un autre service, et elle n'a eu aucun problème.

JL : Les syndicats ont dans ce cas des sacrés examens de conscience à faire, car si j'ai bien compris, le directeur n'a pas pris de mesure car il pensait que les syndicats allaient monter au créneau. Et bien moi, dans un cas comme ça, il est clair que les personnes que je connais, je suis persuadé qu'ici, ça ne se passerait pas. Les syndicats seraient même choqués. C'est une démarche qui est nuisible à toute la profession, les syndicats ne sont pas là pour défendre n'importe quoi.

Mais là aussi, les jeux doivent être clairs, qu'est ce qu'on défend, on est là pourquoi ? Si on ne sait pas, effectivement , un syndicat qui se contente de dire : on défend les salariés dans tous les cas de figures possibles, ce n'est pas vraiment crédible. Qu'il excuse en disant : il est souffrant, malade, il faudrait peut-être essayer de... mais en précisant bien que nous ne sommes pas d'accord, il a des circonstances atténuantes qui font que. Ca peut encore se comprendre.

 

R : Dans le cas de cette personne, elle n'a pas été mutée parce qu'il y a eu violence. En fait, on attend qu'elle parte à la retraite.

J L : Il n'y a pas eu de sanction. Officiellement il n'y a rien, et alors tu te rends compte du message qu'il y a auprès des autres agents: "on peut se permettre n'importe quoi sans que la direction intervienne".

 

R : C'est effectivement ce qui se passe, puisque dans ce service des personnes souhaitent muter et ils ne parviennent pas à avoir leur changement de service

J L : Donc, il faut que tu tapes sur les petits vieux pour pouvoir changer.

 

R : Voilà. C'est la réflexion de certains personnels soignants.

J L : C'est intéressant et effrayant.

 

R : Justement, je me demandais si cela ne portait pas préjudice à la carrière d'un directeur de se trouver face à des problèmes de violence dans son établissement, donc il préfère étouffer l'affaire. Il doit bien y avoir des directeurs carriéristes.

J L : Alors, moi, ça ne me préoccupe pas. Je vais te dire qu'à la limite si j'étais carriériste, je préférerais sortir moi-même l'affaire, mettre à plat, prendre des mesures, demander des sanctions plutôt que de le voir revenir par les familles, la DDAS, le préfet, le conseil général, le maire du coin etc... De toute façon un jour, ça peut très bien remonter.

 

R : Malheureusement, il y a des directeurs qui ne dénoncent pas comme, les soignants ne dénoncent pas leur collègue. Alors bien sûr, pour quelles raisons je ne sais pas, je discute plus facilement de ce problème avec des directeurs qui me disent avoir dénoncé ou qu'ils dénonceraient plutôt que le contraire. C'est vrai, que chez le soignant qui ne signale pas, j'arrive à évaluer certaines raisons, mais chez un dirigeant, pour l'instant, c'est dans ma tête un peu mystérieux. J'arrive à cerner chez le soignant les raisons, c'est le plus souvent entre autre la peur d'être montré du doigt et qu'on puisse dire : c'est lui, c'est elle qui a dénoncé, et c'est ce qui semble le plus intolérable.

J L : Malheur à celui par qui le scandale arrive.

 

R : Exactement, et penser ensuite que cette personne peut être renvoyée, c'est-à-dire plus de revenu, et cela, dans la société actuelle c'est une valeur qui passe au-delà de la mission que tu as dans ton travail.

J L : Il y a une forme de solidarité, on ne va pas aller trahir.

 

R : Puis il est dangereux de les trahir car ils vont se retrouver sur le carreau, et aujourd'hui on a besoin d'un boulot.

J L : Ca va loin, très loin. Si ça se passe à l'armée, tu as des gens qui deviennent des criminels de guerre. C'est exactement le même phénomène.

 

R : Au niveau du cadre infirmier, on peut avoir plusieurs attitudes, certains vont écouter et ne pas aller plus loin, d'autres ne vont pas arriver à résoudre le problème et dire à un moment, ça me dépasse - il me semble qu'il a raison - ça dépasse le cadre du service, et il y a un directeur pour ça.

J L : Alors, je ne suis pas tout à fait d'accord, car un cadre infirmier qui connaît bien son équipe doit pouvoir régler le problème. A contrario, dans les équipes ou ça se passe, je dirai soit le cadre est parti prenante de la démarche, soit qu'il n'y en a pas, soit il est insuffisant au plan professionnel.

 

R : Il vient peut-être aussi d'arriver et se trouver face à une situation où il n'a pas les armes pour lutter efficacement ou on ne lui donne pas la possibilité d'agir.

J L : Ou dernier cas de figure, il est sans moyen, parce que, au dessus il y a quelqu'un qui couvre. C'est possible aussi.

 

R : En supposant qu'il y ait un problème de violence dans ton établissement, le cadre est au courant, penses-tu qu'elle doit t'en parler ?

J L : Absolument.

 

R : A partir du moment ou elle t'en parle, ensemble vous devez prendre des décisions.

J L : Oui tout à fait. Il faut être soudé. Si le cadre te cache ça, quelle confiance veux-tu avoir après. C'est délicat. Je vais te dire, je préviendrais le conseil d'administration.

 

R : Tu préviendrais le conseil d'administration ?

J L : Oui, en disant : j'ai découvert ça, ça veut dire qu'il y a ceci et cela et je prends telle mesure. Qu'ils n'apprennent pas non plus par ailleurs qu'il se passe ce genre de situation.

 

R : Un soignant vient te parler d'un problème de violence, pour avoir besoin de déclencher une enquête, as-tu besoin que cette personne s'engage à un moment, est-il indispensable à un moment de citer son nom ?

J L : Oui, c'est obligé. Si tu vas voir la personne qui commet des actes de violence, à moins de l'attraper sur le fait, il faut que tu puisses dire : j'ai des témoins, et, il faut bien pouvoir en cas de nécessité faire appel à ces témoins.

 

R : Est-ce qu'une dénonciation peut se faire par écrit sous X par exemple ?

J L : Aucune valeur. Ca attirera mon attention, je réunirai l'équipe en disant : voilà j'ai un courrier qui me dit ça, mais cela peut être un courrier qui dit n'importe quoi ou bien qui dit la vérité. Dès lors, j'ai l'oeil sur cette affaire. Puis avec le cadre, il faudra qu'on finisse par savoir.

 

R : En fait j'ai des comportements de soignants qui me semblent ambigus, du moins à travers leur parole. J'ai à la fois la peur d'être le persécuteur d'une personne qui commet une violence, mais aussi le fait d'être montré du doigt. En fait, être le persécuteur ne gêne pas si on n'est pas montré du doigt. C'est-à-dire que quand je dis au soignant qui a précisément peur de mettre quelqu'un au chômage:" si on ne sait pas que c'est toi qui vas dénoncer, mais que le problème va être réglé grâce à ce signalement, vas- tu pouvoir dénoncer ton collègue ?", on me répond : "oui, je peux le dénoncer". Il y a à mon sens une peur de prendre des responsabilités.

J L : C'est exactement ça, oui. exactement ça, les gens ont peur. Ils ont peur. Les gens ne se rendent pas compte que c'est une complicité. Qu'est ce qu'ils veulent être ? Un mouchard ou un complice . Le problème ne se pose pas comme ça. Le mouchard dénonce pour se faire bien voir, donc je ne pense pas que le problème se pose comme ça. Donc soit tu es un individu avec une logique structurée et un bon professionnel ou pas. C'est très clair.

R : Je te remercie d'avoir accepté de me donner ton témoignage et de m'aider dans ma réflexion.

 

 

JULIETTE : SURVEILLANTE

Maison de Retraite

Rosette : Vous êtes surveillante d'une maison de retraite de 60 lits et surveillante d'un long séjour de 30 lits. Vous êtes également coordinatrice de 30 lits de soins à domicile. Vous m'avez dit que vous aviez eu un problème de violence physique à résoudre dans votre établissement. Pouvez-vous m'en parler ?

Juliette : C'était le fait d'une aide soignante qui était alcoolique, et l'équipe avait reconnu que cette personne commettait des gestes d'impatience allant jusqu'à la violence; Il y avait même des traces d'ecchymose chez certains, et tout le monde savait dans l'équipe qu'il y en avait une de particulièrement responsable. Il y a même eu une fracture du col du fémur qui est restée suspecte. Elle a été dite spontanée. La personne était désorientée, elle ne pouvait pas parler, on n'a rien pu prouver.

Nous avons eu effectivement quelques personnes désorientées qui s'étaient plaintes d'une "grande". Alors déjà, ça a attiré l'attention. Il y avait plein de témoignages comme ça qui se recoupaient. Et, comme cette personne buvait, et qu'on voyait bien que souvent elle était impatiente, on savait de qui il s'agissait.

Puis, un beau jour, elle a dépassé le stade du supportable. C'est-à-dire du supportable pour les autres.

 

R : Pour l'équipe ?

J : Pour l'équipe oui. Un jour, je crois qu'il y a eu une prise de conscience par une fille, une ASH qui travaillait avec elle, qui savait tout ça sur son comportement et, qui a été sensibilisée ce soir-là parce que cette fille-là, quand elle a voulu coucher la grand mère démente, la patiente a résisté. C'est normal, vu la manière dont elle était prise. Et voyant cela, l'aide-soignante a pris la pantoufle et a frappé cette pensionnaire qui a eu une réaction de pleurs. Parce qu'elle a pleuré, elle est redevenue quelqu'un d'humain, brusquement ce n'était plus un objet. Pour cette ASH qui assistait à la scène, il y a eu un éclair. Ca ne pouvait pas continuer comme ça. Bien sûr, moi je n'étais pas au courant. Et puis, j'ai surpris une conversation un soir dans une chambre et, effectivement, j'ai senti qu'on n'avait pas envie de parler devant moi. Et puis, petit à petit,comme ça, elles ont commencé à parler. Je ne pensais pas qu'elles allaient parler de ça. Elles ne voulaient pas parler, puis elles se sont mises à parler. J'ai commencé à interroger, on me disait, oui, il y a un problème, mais on ne peut pas le dire, c'est comme ça... Je leur ai dit qu'elles avaient commencé et qu'elles allaient donc continuer. Est-ce que c'est grave ? Elles m'ont dit que c'était grave.Elles ont contourné un moment le problème, puis finalement la fille a fini par lâcher le morceau parce que je pense, c'était trop lourd.

 

R : Est-ce-que vous aviez évoqué déjà dans l'établissement des problèmes de violence ?

J : A l'époque non. Ces faits remontent à quelques années. Depuis, c'est quelque chose qui est régulièrement évoqué.

 

R : Avant , ce n'était jamais évoqué ?

J : Non. Je crois que ça fait prendre conscience aussi de certains problèmes. Quand est-ce que la violence existe ? Qu'est-ce que la violence ? Aujourd'hui, nous en sommes à un type de maltraitance qui ne serait pas qualifiée de maltraitance vu de l'extérieur.

 

R : Quoi par exemple ?

J : Des agressions du genre: ne pas tenir compte de l'avis de l'autre, faire des choses sans demander l'avis. Ce qui est considéré maintenant comme une violence. On est dans un registre plus fin. A cette époque, on découvrait la violence, et je pense que c'est du fait de cette fille qui était plus énervée, qui allait plus vite que les autres. Et puis, peut-être aussi, parce qu'elles n'avaient pas toutes la connaissance sur la manière de s'occuper des personnes âgées. Ce que l'on sait maintenant, la façon d'être plus doux. Je pense que ça a bien apporté à l'équipe.Puis, à travers vos stages, il y a eu des prises de conscience. On se croyait doux, et en fait, on ne l'était pas.

 

R : A cette époque, il n'y avait pas cette conscience, on n'en parlait pas ?

J : Effectivement non, on n'en parlait pas.

 

R : Il y a combien d'années ?

J : Ca remonte à 4 ans.

 

R : Est-ce que vous pensez qu'à cette époque l'institution était un lieu où l'on créait ses propres règles ?

J : Oui, certainement davantage.

 

R : Ces mêmes faits, en ville, frapper une personne âgée auraient été réprimés par la justice. Pensez-vous qu'à l'époque...

J : Non, je ne crois pas que ce soit ça, pas à se point. Je ne pense pas qu'on frappait. Ce n'était pas aussi direct. Je ne crois pas que l'on aurait frappé. Les filles se seraient retenues. Ce sont plutôt des gestes violents. Les faire marcher trop vite, les gaver. J'ai entendu, longtemps après, des récits du genre : Une aide-soignante, pour ouvrir la bouche d'une grand mère, la pique avec une fourchette. J'étais sidérée quand j'ai appris ça. C'est des choses qu'on ne voit plus.

 

R C'était une autre aide soignante ?

J : Oui, une autre. C'est plutôt ce genre-là de maltraitances. Pour le bon motif, il fallait qu'il mange, à tout prix. Il n'avait pas faim, et bien, il fallait qu'il mange au cas où on lui demanderait des comptes. Et puis, il fallait qu'il mange à tout prix dans des temps limités, car que dirait la collègue à côté si on mettait plus longtemps. Parce que ça se passe comme ça. Certains mangent lentement et les filles se font des tours pour les faire manger. Le soignant supporte mal que la personne mange lentement ; finalement, elles sont comme des mères de famille qui disent : "il faut que l'enfant mange". L'infirmière veut qu'il mange, le médecin veut qu'il mange, donc on fait manger. Mais maintenant, elles ne piqueraient pas avec une fourchette.

 

R : Mais une mère de famille ne piquera pas son enfant avec une fourchette. Au bout du compte, y a-t-il un droit particulier dans l'institution ?

J : Non, je ne crois pas qu'il n'y a pas de droit, il y a l'oubli du droit. On est dans un espace de non droit. Quand les soignants ont des gens dépendants, ça emmène des prises de droits. Il y a des prises de pouvoir, oui. Et c'est là, qu'on voit jusqu'où ça peut aller.

 

R : Quel âge avait l'aide-soignante alcoolique qui frappait ?

J : Entre 35 et 40 ans.

 

R : Etiez-vous au courant de son alcoolisme ?

J : Oui, j'étais au courant de son alcoolisme. C'est une fille qui a ouvert la maison. C'était la première aide-soignante. Une fille qui avait eu beaucoup de mérite pour arriver à faire ses études d'aide-soignante. Elle était fière et aimait être valorisée.On avait d'ailleurs travaillé ensemble à l'ouverture de la maison. Elle me complétait quand je n'étais pas là, c'est elle qui donnait les médicaments, elle était très consciencieuse. Elle était valorisée aussi par le fait de remplacer l'infirmière quand elle n'était pas là, et à cette époque elle faisait son travail du mieux possible. Elle était aimée en général par les pensionnaires.Elle avait quand même des petits troubles, une petite instabilité. Mais enfin, elle tenait bien son rôle jusqu'au jour, ou bon, elle est devenue alcoolique. Des problèmes privés, et là, comme on l'avait bien connue, tout le monde a mis le paquet pour essayer de la sortir de là, de l'aider.Elle arrivait en retard, on a essayé d'aller la chercher, on lui téléphonait, on l'encourageait. Quand on a appris son alcoolisme, on a essayé de faire intervenir le médecin, on a prévenu sa mère pour qu'elle essaie de la persuader de faire une cure de sevrage au CHS. Elle l'a très mal pris. J'étais chez elle quand le médecin a décidé de la faire hospitaliser. J'étais chez elle parce que sa mère m'avait appelée. Quand elle a su qu'elle devait se faire hospitaliser, elle en a voulu à sa mère, et, jamais, jamais je n'ai vu quelqu'un d'aussi violent vis-à-vis de sa mère. Je découvrais un visage que je ne connaissais absolument pas. Un visage de violence. Là, j'ai découvert que c'était quelqu'un qui avait le souci de paraître.

Elle était mère célibataire et son fils avait d'ailleurs des problèmes de comportement. Mais, il fallait qu'il soit toujours propre, poli, même quand il n'en avait pas envie. Et, c'était ça pour elle, dans la vie il faut faire ce que les autres attendent de vous. Le regard des autres comptait énormément pour elle. Elle avait peur de mal faire, prenait le travail des autres parce qu'elle pensait qu'elle n'en faisait jamais assez.

Mais ce jour-là, elle a été d'une violence terrible, j'ai découvert quelqu'un. Bon, après elle a repris son travail. Elle était suivie, avait un traitement médical. Elle a été arrêtée très longtemps.

Quand il a fallu reprendre - son alcoolisme était toujours là, mais moins important - on lui a proposé un mi-temps thérapeutique, et ce mi-temps, on s'était mis d'accord, elle le ferait à la maison de retraite où c'était moins lourd qu'en long séjour. On lui avait dit que ce seraient des patients plus légers qu'en long séjour, et qu'avec un mi-temps c'était faisable.

On était bien parti, on avait parlé aussi de son alcoolisme, et elle en a parlé. C'était admis comme une maladie dont elle pouvait se débarrasser et on l'aiderait. Elle a tenu le coup quelque temps, puis c'est reparti, tout doucement, mais c'est reparti. Il y avait d'autres problèmes, elle piquait l'argent des pensionnaires. On n'a jamais pu la prendre en flagrant délit, mais il y a eu des soupçons, de gros soupçons.

 

R : De la part de ses collègues ?

J : De ces collègues oui. Dans une petite maison comme ça, tout se sait.Mais comme elle avait été la première aide soignante, elle avait ses premiers pensionnaires de l'hospice qui l'aimaient beaucoup. Quand le pensionnaire en question s'est fait piquer sa petite cagnotte, quand je l'ai interrogé, puisque c'est lui qui s'est plaint, je lui ai demandé de m'expliquer ce qui s'était passé dans sa chambre. Tout démontrait que c'était bien elle, mais non, il ne voulait pas le dire, je l'ai bien senti, il ne pouvait pas le dire parce que justement c'était elle.

 

R : A cette époque, vous n'avez pas entendu parler de violence sur les personnes.

J : oui, un petit peu.

 

R : Avant l'histoire de la pantoufle ?

J : Si, certains dimanches où elle était de garde, il y avait des bleus. Mais il y avait toujours des raisons, elle a dérapé, il y avait ceci, il y avait cela. Il y avait aussi des plaintes...

R : De qui ?

J : Une plainte d'une pensionnaire, qui nous a décrit une femme, "la grande", que c'était la grande qui maltraitait, qui l'avait brutalisée. Toujours pareil, en la couchant, lui arrachant presque les bras en la déshabillant, des gestes brusques.

R : Est-ce que les collègues en parlaient à cette époque ?

J : Pour les collègues, c'était devenu insupportable parce qu'il fallait la remplacer au dernier moment car elle n'était pas là. C'était devenu insupportable dans la manière qu'elle avait de traiter les personnes âgées. Enfin c'était un ensemble. Mais ce n'était pas encore assez aigu pour qu'ils parlent. On disait qu'elle était soutenue parce que je l'avais aidée. Puis quand on m'en a parlé, je leur ai dit qu'il fallait le dire tout de suite, ne pas attendre, car moi je ne suis pas toujours là, il faut un flagrant délit. Mais ça n'a jamais vraiment été dit. Il n'y avait pas de délation, ce n'était pas de la délation. Puis, c'était toujours longtemps après. On n'a jamais dit, il s'est passé ça, tel jour , à telle heure. Jusqu'au jour de la pantoufle, ou j'ai su par hasard car on n'était pas venu me trouver pour ça. Mais apparemment, c'était quand même difficile à garder.

 

R : Donc, la personne s'est épanchée et vous a raconté l'histoire de la pantoufle. Etait-elle seule ?

J : Non, elles étaient deux.

 

R : Qu'avez vous fait ?

J : A partir du moment où elles se sont exprimées, j'ai dit que ce n'était plus tolérable. Non seulement j'ai dit que ce n'était plus tolérable du tout, mais en plus, vu la manière dont la vieille dame avait senti la chose douloureuse - elle avait pleuré quand même - c'est que quelque part, c'était plus que de la colère, elle avait été blessée, c'était la blessure. Avant la maltraitance ,c'était la blessure qui les avait fait parler. Je te fais un peu mal, mais bon, ça peut arriver. Excusez-moi, je suis allée trop vite. Admettons, mais là, c'était fait délibérément, et cette grand mère avait souffert.

Là dessus, j'ai dis qu'il fallait arrêter tout ça, on ne peut plus continuer, il faut, maintenant qu'on le sait, puisqu'il y a un cas précis, avec un témoin, où il y a un fait précis à décrire, et bien, il faut prendre ce fait. On ne peut plus laisser faire ça, parce que c'était un cas parmi d'autres. Il fallait que je prenne mon rôle de surveillante, je ne pouvais plus le garder pour moi. Il fallait que de toutes façons les filles soient d'accord, il fallait témoigner devant une commission. En fait, après c'est allé jusqu'au conseil de discipline. Mais la fille n'était pas connue, on ne savait pas qui avait parlé. L'aide soignante qui avait fait la violence ne savait pas. Elle ne pouvait le faire que par déduction, mais comme elle n'était pas trop en forme..., elle ne savait pas. Elle n'a jamais su qui était responsable de la délation, entre guillemet.

R : Est-ce que la personne qui a signalé la violence a du faire un rapport écrit ?

J : Oui.

 

R : Est-ce que c'était un problème pour elle de faire un rapport écrit ?

J : C'est-à-dire, que dans un premier temps toute l'équipe était révoltée. Dans un deuxième temps, toute l'équipe savait que forcément il y aurait des conséquences, et des conséquences pour une fille qui était déjà un cas social. Problème de fric, mère célibataire, cela faisait une lourde responsabilité. Et puis, on connaissait la personne depuis très longtemps et on l'aimait bien. Ce n'est pas qu'on la détestait, mais il y a des choses qu'on ne peut pas tolérer, même de gens qu'on a soutenus. Quand nous avons discuté, toute l'équipe était partante, disant que la fille devait aller jusqu'au bout, que ça ne pouvait plus durer. Puis, c'est quand le temps est passé que certaines ont trouvé que c'était quand même exagéré.

Heureusement, le directeur a été à l'écoute de tout ça. On a essayé de trouver une solution la plus socialement acceptable pour tout le monde, c'est-à-dire que la fille a été mise à pied pendant un mois, donc sans rémunération. C'est tout finalement.Après, elle s'est retrouvée en longue durée, c'est-à-dire qu'on a reconnu qu'elle était malade, qu'elle avait une maladie mentale. Au niveau salaire, c'est une fille qui s'est retrouvée en maladie en touchant son plein salaire. Donc, je crois que tout le monde est sorti satisfait de cette affaire. Parce que c'est vrai que ça gênait tout le monde, il y a des dégâts, accroître les dégâts, c'est là que tout le monde est partagé. Qu'est ce qu'on peut faire, on ne peut pas tout casser. Elle souffrait, le patient souffrait, entre les deux, il fallait trouver une réponse adaptée.

 

R : Est-ce que c'est en évitant la répression que le signalement est possible ?

J : Oui, on avait évoqué qu'on pouvait trouver une porte de sortie. Les filles disaient : "oui, mais qu'est-ce-qu'elle risque"?

 

R : Quand il y a eu la mise à pied, comment était l'équipe, y a t-il eu des reproches ?

J : Je crois que de toute façon, ça a fait réfléchir tout le monde. Ca a dû poser des questions à tout le monde.Brusquement, il pouvait y avoir des conséquences à certains actes et, on ne pouvait pas tout se permettre. Je crois que ça re-situe les choses. On s'est rendu compte, qu'il y avait quand même des limites. Donc, moi en même temps, j'ai entendu parler de la fourchette . Après, on a pu en parler plus facilement. A ce moment-là, tout le monde a beaucoup parlé des phénomènes de violence. Oui, les conséquences ça a été ça. Ca a été une bonne remise en question. Bien sûr, il y a toujours des petits esprits pour dire que celle qui a dénoncé parlait trop. Mais c'était au niveau des ASH (Agents des services hospitaliers). Au niveau des aides soignantes, il y a eu une prise de conscience.

 

R : En supposant que vous soyez nommée dans un autre établissement, mettriez vous en place quelque chose pour lutter contre la violence ? Est-ce que vous vous assureriez qu'il n'y en a pas ?

J : Je crois que la surveillante doit faire très souvent des moments de soins. Au moment des couchers en particulier, des repas, des levers.

 

R : Donc, une présence ?

J : Oui, il faut absolument qu'elle écoute les cris, parce qu'il y a des gens qui crient au moment des couchers. Il n'y a pas très longtemps, nous en avons encore reparlé. Il y a une fille qui était particulièrement énervée. On a encore des ASH, des personnes qui ne sont pas qualifiées, pas formées. Ces filles déboulent de n'importe où, elles ont leurs problèmes, elles ne comprennent pas toujours ce qu'on veut. De plus on leur a sûrement dit qu'elle devait coucher dans un laps de temps très court. Elles commencent à coucher et elles commencent à stresser. Cette fille, comment lui faire comprendre qu'elle est stressante , qu'elle est violente, parce qu'elle croit qu'elle fait bien ? Alors, je crois que c'est là qu'il faut un cadre, une infirmière, enfin quelqu'un dans les couloirs ou dans les chambres. Si on entend quelque chose d'anormal, on va voir.

Au moment des repas, c'est la même chose. Comment ça se passe au moment des repas en chambre individuelle, il faut aller évaluer.

D'autre part, pour avoir conscience de la violence, il faut la connaître, savoir quel est le bon comportement vis-à-vis du patient. C'est pour ça que des formations comme la vôtre, je trouve que c'est hautement bénéfique. C'est par l'intermédiaire des formations qu'on peut résoudre les problèmes.

 

R : Pensez-vous qu'on peut déjouer la violence en l'évoquant en plus de l'observation ?

J : On pourrait au cours des réunions du personnel, mais je n'y crois pas. Quand ça m'est arrivé, je rencontre une fille, et on commence à discuter, c'est comme ça.

On a beaucoup parlé de la délation au moment de ces crises. Je leur ai dit qu'il fallait étudier ce qu'était la délation, jusqu'où on peut la tolérance. On peut protéger un collègue, mais on est avant tout là pour protéger le patient. Ils sont vulnérables, c'est eux qu'il faut protéger avant tout. Il faut leur faire comprendre que nous avons affaire à des personnes hautement vulnérables, et qu'elles n'ont qu'eux pour les protéger.

Il faut être conscient de la relation dominant-dominé, parce que c'est quelque chose qui a subsisté très longtemps. Regardez, quand on met quelqu'un au régime en maison de retraite, il faut être très vigilant, sinon on observe des choses du genre : la petite grand mère qui dit : "je voudrais bien manger du gâteau aujourd'hui" et la réponse : "Ah, non, vous êtes au régime". Et là, la personne, elle est contente de dire que la grand mère est au régime. On peut avoir ce type de vengeance, surtout avec les ASH qui n'ont pas de formation.

R : Pour vous la formation du personnel peut faire échec à la violence ?

J : Oui, et puis, j'en ai assez des gens qu'il a fallu monter du sous sol au rez-de-chaussée. On a toujours ce décalage avec les filles qui ne sont pas formées. Il ne faut pas rater les occasions de parler, à la pause café par exemple, expliquer pourquoi une personne peut être désagréable, savoir que quand on est aveugle et qu'on vous met le déambulateur n'importe où, et bien, vous ne faites plus rien. Quand on est aide soignante, ça, on l'a appris. Des fois, j'en ai marre de travailler avec des gens qui sont des boeufs. Heureusement, il n'y en a pas trop. Mais celle là, elle va vous casser le boulot. Elle ne sait rien, même pas ce qu'est le secret professionnel, il faut tout lui apprendre.

En maison de retraite, si on veut faire un projet, il faut que tout le monde parle le même langage. Quand l'aide-soignante sort de la chambre et que l'ASH y rentre pour faire le ménage, il faut qu'elle continue l'action de l'aide-soignante. Il ne faut pas qu'elle nous casse tout le boulot. Elle est d'autant plus importante cette fille-là, qu'elle pourra nous dire ce que le patient n'a pas pu dire à l'infirmière pour telle ou telle raison.

Le problème, c'est quand on a affaire à des personnes qui sont contentes d'avoir un certain pouvoir, qui n'en avaient jamais eu auparavant, parce qu'on les avait traités comme des exécutants. Ils sont brimés et vont reproduire les mêmes modèles. Ils sont contents de dominer et de poser tout leur pouvoir. Quand ils peuvent, ils le font. Quand on peut écraser plus faible que soit, c'est de la lâcheté. Il faut être très vigilant. J'ai eu des grand mères qui me disaient : "Un tel m'a dit ça et ça". Elles parlaient parce que lorsque j'arrivais à la visite du matin et que je les voyais toutes ratatinées, je me doutais bien qu'il y avait quelque chose. Au bout d'un moment, elles me parlaient en me faisant promettre de ne pas raconter ce qu'elles me disaient. Et, je n'ai pas intérêt à le dire, parce que la bécasse quand elle sera seule avec la mémé, elle va lui dire : "alors on se plaint". Et la mémé sera seule face à la bécasse, et donc démunie. Moi qui étais là pour la protéger, je viens encore d'aggraver son problème. Alors, je fais très attention. Il faut faire très attention parce que dans une chambre en tête à tête, il s'en passe, des choses. Tout se passe en tête à tête avec des gens vulnérables.Le problème c'est qu'on ne peut pas virer les gens au quart de tour dans l'institution. Il n'y a donc que la formation.

R : Je vous remercie infiniment de ce témoignage.

 

 

Georgette - Agent des Services Hospitaliers faisant fonction d'Aide-Soignant -
Centre Hospitalier Général

Rosette : Madame, je fais un mémoire sur la violence en institution, et en particulier sur le non signalement de ces violences. Je travaille surtout sur les violences physiques. Vous avez dénoncé une violence et à la suite de ce signalement, vous avez eu des problèmes. Pouvez-vous me raconter les faits, ce que vous avez vu et comment vous l'avez signalé, et qu'est ce qui c'est passé pour vous par la suite ?

Georgette : J'étais admise dans un service de cures médicales. Le premier jour où je suis arrivée, il y avait un veilleur de nuit qui a commencé à dire, j'ai fait ceci, cela, j'ai tapé sur une personne. Je m'en suis effectivement assuré, et c'était des coups de chaussures sur la cuisse. Cette personne est allée à la radio effectivement, mais je me suis dis : fais gaffe, c'est peut-être pour savoir si tu es une rapporteuse. Passent des moments très durs comme ça, et ça recommence de nouveau, il enfermait ce monsieur, soit disant qu'il fuguait, et dans la journée ce monsieur était très perturbé. Puis un jour, je me suis dis que je ne pouvais pas rester ainsi, mes collègues le savaient fortement et le disaient, donc solidaires qu'elles se disaient, puis un jour je me suis dis qu'il fallait que je fasse les nuits pour savoir mieux ce qu'il se passe.

Ce monsieur en question avait énormément peur quand j'allais dans sa chambre et il me disait constamment : j'ai été battu par un tel. Puis le temps passé, j'étais également de jour et je voyais des choses pas très belles notamment, il me disait qu'on le tapait sur le sexe quand il avait des...comme tout homme, enfin des choses, bref des érections naturelles, et il avait des bleus, des coups, on l'envoyait contre le mur, et un beau jour, la surveillante dit : "je ne voudrais pas qu'il arrive telle et telle chose entre eux", parce qu'elle pensait que c'était entre les malades.

 

R : Excusez-moi, je vous interromps quelques secondes : ce patient-là était âgé ?

G : Non, pas du tout, mais il n'avait pas de famille. Et c'est bien pour ça que je m'en faisais, comme il n'avait pas de famille, comment aider ?

De ce pas j'avais demandé des remplacements pour mieux m'en affirmer, et je voyais qu'il se confiait, il me disait : "est-ce que ce soir tu es là, est ce que tu es là, est ce que tu es là". Moi, sachant les choses - parce que le veilleur ne s'en cachait pas en fin de compte - mais il venait tous les jours faire sa petite enquête, son petit mielleux etc... C'était un homme qui était d'apparence très gentil, qui avait double face. Et puis un beau jour, moi j'ai dis: "je ne peux pas rester ainsi", et j'ai été en parler à la surveillante. La surveillante savait pertinemment, mais je lui ai expliqué les faits, elle m'a fait passer pour une folle, elle m'a dit de faire ma lettre, j'ai fait ma lettre, alerté le directeur et la surveillante principale. Elle savait et d'autres personnes savaient, pourtant elle n'a jamais voulu convoquer cette personne. Elle m'a mis plus bas que terre, elle m'a dit que c'était moi la folle, que ce n'était pas vrai. A la suite de ça, le directeur a quand même réussit à faire faire une lettre à ce monsieur qui a reconnu les faits. Il est vrai que les syndicats se sont mis vers lui et moi non, ils ne m'ont pas aidée, au contraire, c'était moi qui pétais les plombs, qui fabulais, qui inventais, qui n'avais rien vu, cela faisait six ans que je gardais ce secret.

 

R : Pendant combien de temps dites vous ?

G : pendant 6 ans.

 

R : Le directeur vous a aidée.

G : oui, il a essayé.

 

R : C'est le seul qui vous a fait confiance ?

G : Oui, c'est le seul. Il m'a ménagée, mais pas trop car il m'a dit que j'allais passer en conseil de discipline.

 

R : Pour témoigner ?

G : Oui, mais moi ça m'a fait peur. Il arrivait tout juste ce directeur et ce n'était pas facile pour lui.

 

R : Pouvez-vous me dire en quelle année ça c'est produit ?

G : Cela fait deux ans. Je ne pouvais pas avouer les choses vraiment, puisqu'on me disait que j'étais une nerveuse, une folle, une déstabilisée, et moi, madame, ayant vécu des choses comme ça moi-même, je ne pouvais pas rester indifférente.

 

R : Excusez-moi, je n'ai pas bien compris.

G : Et bien moi, j'ai vécu ces choses-là, la violence, je ne pouvais plus rester comme ça, je culpabilisais de rien faire. J'avais peur, car je pensais que l'hôpital pouvait fermer, c'était très grave. A la suite de ces faits, j'ai appelé sur Paris. Vous savez qu'il y a un centre qui peut aider sur ces sujets-là.

 

R : Non, je ne connais pas sur Paris, je connais ALMA, mais sur Paris, je ne connais rien de particulier.

G : Ce sont des personnes qui vont venir à votre défense si vous avez un problème. Parce que moi, les syndicats ne m'ont pas aidée, pas du tout, au contraire. Et ils ont protégé cette personne.

 

R : Ce monsieur en question, quel était son statut à l'hôpital ?

G : Il était agent.

 

R : Est-ce qu'il était âgé ?

G : 40, 42 ans.

 

R : A cette époque, je crois que vous étiez agent vous aussi ?

G : Oui, j'étais agent.

 

R : Etiez-vous titulaire de votre emploi

G : oui, j'étais titulaire.

 

R : Je vous laisse continuer.

G : Suite à cela, j'ai fait des lettres, je suis allée voir les surveillantes, j'ai affronté le bureau du personnel, je devais venir tous les jours, j'étais de nuit et on ne me laissait pas dormir.Je faisais ma remise à niveau pour passer l'examen d'entrée à l'école d'aide soignante, on m'a cassée, on m'a menacée, pendant un an on ne m'a pas parlé. La surveillante je lui en veux vraiment, il pourrait lui arriver n'importe quoi, je ne lèverais pas le petit doigt. Elle m'a même dit en partant que j'étais quelqu'un de déséquilibrée, et maintenant à l'heure actuelle, on peut conclure qu'alors que je fais ma formation d'aide soignante et où ça se passe bien, je continue à être cassée dans les services où je fais les stages par les surveillantes en rapport à ce problème. Je ne sais pas pourquoi.

 

R : Actuellement vous travaillez toujours dans cet hôpital ?

G : Oui. Et j'ai eu la chance de trouver une autre surveillante, Madame X, et qui a quand même compris.

 

R : Je n'ai pas très bien compris, vous disiez que vous faisiez des formations de remise à niveau et vous avez eu des problèmes ?

G : Oui, j'ai 40 ans et pas de diplôme, donc pour pouvoir passer l'examen d'aide soignante, je faisais des formations de remise à niveau, et on m'a cassé pour un demi point. Mais j'avais peur, on m'a menacée, j'avais même une petite bombe dans ma poche.

 

R : C'est le veilleur qui vous a menacée ?

G : Oui, il me disait aussi que de toute manière je l'aurais sur la conscience.

 

R : Et qu'est ce qui est arrivé à ce veilleur ?

G : On s'est bien aperçu qu'il avait fait des choses, il a été interné en psychiatrie. Puis, le directeur s'en est mêlé. Il est passé en conseil de discipline, ils ont vu que c'était vrai. Ils l'ont changé de poste bien sûr. Il n'avait pas le droit d'être au contact des malades, puis il s'est mis en longue maladie et je pense qu'il ne reviendra pas.

 

R : Est-ce qu'il y a eu une procédure judiciaire extérieure, est ce que l'hôpital a porté plainte ?

G : Non, ils ont toujours voulu cacher.

 

R : Savez-vous pourquoi votre surveillante et vos collègues ne vous ont pas soutenue, alors qu'apparemment, tout le monde était au courant de ces violences ?

G : Eh bien, je ne le sais pas et je ne le comprends toujours pas.

 

R : Y a t il un lien de parenté entre ce veilleur et des personnes qui travaillaient dans votre service ?

G : Je ne crois pas. La surveillante en question a ses têtes. Moi, je ne lui conviens pas. Comme toute personne, on ne peut pas plaire à tout le monde. Elle a ses protégés et elle n'a jamais voulu les faire parler.Je lui ai toujours reproché, parce qu'il n'y avait pas que moi qui l'apercevais faire tous ces gestes. Il y avait des aides soignants, des personnes plus gradées que moi et elle n'ont jamais voulu parler. Elles disaient que ce n'était pas mon problème.

 

R : Ce veilleur disait qu'il commettait des violences ?

G : Oui, il le disait.

 

R : Pouvez vous me répéter les violences qu'il commettait SVP ?

G : Au moment des changements de protection, la nuit, il lui tapait sur le sexe. Cela se voyait vraiment, il avait des hématomes dessus. Il ne supportait pas, en étant vulgaire, "qu'il bande". Il lui balançait des coups de pied au cul. C'était un malade qui se levait et allait faire caca un peu partout. Il finissait donc de perturber ce malade. Il le jetait contre le mur. Il avait des bleus de partout. Quand je faisais mes nuits, ce malade avait peur. il le manifestait et je le voyais. Il était temps que je réagisse, je ne pouvais pas laisser faire, ça allait vers le drame. Et il n'y avait pas que lui, il n'y avait pas que ce monsieur justement.

 

R : Il n'y avait pas que ce monsieur qui était violenté ?

G : Oui, Il y en avait d'autres.

 

R : Est-ce que le médecin a fait quelque chose ?

G : Personne n'a rien fait. C'est bien ce que je reproche. Quand on a emmené ce monsieur a la radio, personne n'a voulu témoigner, personne. Quand vous avez une empreinte de chaussure sur la cuisse, c'est qu'il y a quand même quelque chose. Je suis prête à crier haut et fort que ce n'est pas normal. Pourquoi on ne fait rien, pourquoi ?

 

R : c'est probablement grâce à des personnes comme vous que les choses pourront changer.

G : Oui, mais on me casse encore. On me casse avec les évaluations dans les services. J'ai dit qu'il ne fallait pas me juger par rapport à mon passé. En tant qu'élève, en plus, en ce moment, je ne peux pas me rebeller. Je ne le supporte pas.Et, je vous assure, j'attends mais je me vengerai ,parce que ce n'est pas possible qu'on enfonce un agent alors qu'il veut sauver quelque chose. Ce n'est pas normal et je vous assure, à l'heure actuelle, je vois des choses qui ne sont pas vraiment bonnes encore.Ca se fait le jour. Si on n'est pas apte à soigner les gens, qu'on aille garder les chèvres. Il y a beaucoup de plaintes des gens, mais personne ne réagit.

 

R : Ce sont les patients qui se plaignent ou bien c'est la famille ?

G : La famille. Les patients, les pauvres, ils sont déments, ils ont des moments de confusion, mais ce sont des faits réels.Je m'en suis encore aperçu il n'y a pas très longtemps dans le service. Une dame ne faisait que m'appeler par mon prénom : "Quand est-ce que vous allez venir, on me "bradasse", on me trimbale comme un sac de patate", elle me disait. Et je le vois, et je ne peux rien faire. Ces gens-là sont le bras droit de la hiérarchie. C'est dommage, mais c'est comme ça.

 

R : Vous devez souffrir de cette situation...

G : Oui, oui, parce que je ne le supporte pas. Et il est bien malheureux que j'ai un statut très bas, car sinon, je le publierais partout. C'est trop grave. Il n'y a pas assez de surveillance.

 

R : Vous pensez que c'est lié à un manque de conscience professionnelle des gens de travailler en se "moquant" du patient, un manque de respect ?

G : Ils n'en n'ont rien à faire. Ils font leur travail, mais ce n'est même pas du travail. Ils en ont peut-être marre, ils sont saturés. Mais, enfin, quand on fait un boulot comme ça, ce n'est pas pensable. Les malades souffrent et en plus on les malmène comme des chiens. Je regrette, ce n'est pas possible. J'ai vu des patients pleurer parce qu'ils avaient peur de tel ou tel agent. Et personne ne bouge. Je ne sais pas, j'ai beau tout tourner dans ma tête, essayer de comprendre, je ne sais pas et ça me rend malade, oui.

 

R :Je comprends que ça vous rende malade, mais j'ai des témoignages de personnes qui sont encore plus mal à l'aise parce qu'elles n'ont pas signalé des faits de violences.

G : C'est vrai, et je suis contente de l'avoir dit, mais au fond de moi, c'est très dur car tout ce qui a suivi a été négatif. Je n'ai pas été épargnée.

 

R : Vous avez tout de même était entendue par le directeur, au point le plus haut de la hiérarchie, c'est important. Ce n'est pas toujours le cas.

G : Heureusement que le directeur a compris c'est vrai, et il venait juste d'arriver. Mais pourquoi je n'ai pas eu le soutien de mes collègues. On me le reproche encore, à l'époque actuelle comme si c'était moi qui avais fait un crime. Je ne passe pas une journée sans avoir une réflexion.

 

R : Qu'est ce qu'on vous dit ?

G : On y fait allusion, presque je suis une rapporteuse. "Tu as gâché la vie d'un agent, tu l'as enterré". On me dit des trucs très malsains.

 

R : Quand vous dites que ce veilleur violentait les patients, qu'est-ce qu'on vous répond ?

G : On ne me répond pas. Un jour, j'ai eu un moment de défense, je leur ai dit que si on touchait à mon poste, si je perdais mon emploi, ça le toucherait aussi, même la surveillante. J'ai appelé à Paris pour pouvoir me défendre, et le monsieur à Paris m'a dit que si ça ne bougeait pas, il appelait le directeur. C'est ce qu'il aurait fait. On peut casser un hôpital. Nous n'en sommes pas arrivés à ce point, mais j'étais prête. J'en bave encore c'est vrai. Pourquoi on me dit toujours que je suis une folle ?

 

R : Le veilleur a quand même signé ses actes.

G : Oui, mais les gens disent qu'il a signé comme ça, qu'on l'a poussé.

 

R : Tout le monde a vu les coups.

G : Bien sûr.

 

R : Donnait-il des coups devant d'autres personnels soignants ?

G : Oui, il l'a même fait devant une dame qui avait très peur qu'il s'en prenne à elle. Je l'avais prévenu plusieurs fois cet homme. Je lui disais "arrête" sinon je vais te dénoncer, mais, il n'y croyait pas.

 

R : Et ça a duré 6 ans sans que vous en parliez ?

G : Oui, j'en avais marre, trop marre. Parce qu'il fallait que je m'en rende compte quand même, il fallait des preuves, il me fallait le témoignage de ce monsieur. Je ne pouvais pas parler en me basant que sur une chose. C'est pour cela que j'avais demandé des nuits de remplacement. Et, j'ai mené ma petite enquête tout doucement, et puis, j'ai témoigné par lettre.

 

R : Vous avez fait un rapport auprès de la surveillante qui l'a transmis au directeur ?

G : Oui.

 

R : Il y a ensuite eu un conseil de discipline où vous avez témoigné.

G : Oui, voilà.

 

R : Vous avez été très courageuse.

G : Oui, je souffre, il y a encore des patients qui sont malmenés. Vous savez, quand vous voyez une personne qui a eu une fracture du col du fémur, qu'on va faire remarcher et à qui on dit : "vous n'avez qu'à crever si vous voulez". Il y a les gestes, mais il y a aussi la parole. Ce n'est pas normal.

 

R : Cela se passe surtout en long séjour ?

G : En long séjour et un peu partout. Cela fait 14 ans que je travaille en milieu hospitalier, j'ai beaucoup donné parce qu'on ne m'acceptait pas trop et, j'ai vu beaucoup de choses. Et, en maison de retraite, c'est pareil, une catastrophe.

 

R : Pensez-vous que les patients ne parlent pas parce qu'ils ont peur ?

G : Certains le disent, mais comme on les prend pour des malades mentaux, ils ne sont pas crus. Et puis, on le cache aux familles. Quand la famille arrive, on dit qu'il est tombé de lui même.

 

R : Quand le patient s'adresse directement au médecin, que dit-il ?

G : Ca, je ne l'ai pas encore vu.

 

R : Les patients s'adressent surtout au personnel soignant ?

G : Oui, aux personnes en qui ils ont confiance. Quand ils sentent qu'il y a une chaleur.

 

R : Avez-vous l'impression que l'hôpital a ses propres règles ?

G : Il les créent, mais pas en protégeant le malade. Il protège plus le personnel que le malade.Et pourtant, dans les lois que l'on apprend, on doit assumer ses compétences, ses actes et jusqu'au bout.

 

R : Merci madame de votre témoignage, il va beaucoup m'aider dans ma recherche.

G : Et encore, je ne vous dis pas tout, parce que ce n'est pas facile.

 

R : Encore merci infiniment.

 

Les témoignages écrits .

Résumé du mémoire : oral de soutenance

Circulaire " rôle et mission des aides soignants et auxiliaires de puériculture ".

Décret : relatif aux actes professionnels et à l'exercice de la profession d'infirmier.

violence et personnes âgées en institution (mémoire) Mémoire d'un IG sur la violence . Édifiant.

Une BD sur des abus possibles. .. par négligence ou omission.  Les propositions de l'équipe de Lucien Mias pour la formation des soignants

Le site canadien de Louis Plamondon : Une belle étude sur les abus envers les personnes âgées

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