Les chapeaux d'Arturo et l'approche Gineste-Marescotti

(conférence donnée à l'Hôpital Cité de la Santé, à Laval, 23 octobre 2002)

 

 

Le proverbe dit : si le chapeau te fait, mets-le! Mettre un chapeau peut révéler un aspect de ce que nous sommes. Il peut nous identifier à un groupe de personnes. Il peut aussi nous personnaliser par rapport aux autres membres d'un groupe. Le choix du bon chapeau se confirme quand les autres nousreconnaissent. Je venais de recevoir l'invitation à vous rencontrer quand j'ai eu la chance de voir le spectacle d'Arturo Brachetti. Vous savez? L'artiste qui change de personnalité en quelques secondes. Depuis son enfance, il s'amuse à emprunter la personnalité de quelqu'un en se déguisant. Dans un de ses numéros, il transforme un col rond en 27 sortes de chapeaux différents que l'assistance reconnaît parfaitement.

Arturo nous racontait que sa mère lui disait : « Je vais te perdre, mon fils, toutes ces personnalités vont te bouffer!».

J'ai parfois le sentiment que nous avons les mêmes craintes face à notre identité professionnelle, personnelle et collective. Nous essayons divers chapeaux, nous cherchons lequel nous va le mieux, nous avons en effet à en choisir. Un chapeau peut comporter plusieurs facettes, plusieurs parties, il peut s'adapter aux circonstances, comme la personne elle-même s'adapte.

Chaque chapeau d'Arturo lui confère une identité. Il se transforme instantanément de Blanche Neige en Franskeinstein,

de Fellini à Charlie Chaplin. Pour que le chapeau accomplisse son travail de marqueur de l'identité, il faut que la personnalité

qu'il personnifie soit reconnue par l'interlocuteur, en l'occurrence le public pendant le spectacle. L'artiste lui-même, Arturo, ne veut pas qu'on se méprenne sur son identité. Il ne veut pas qu'on lui fasse porter des chapeaux qui ne lui vont pas, par exemple, en disant de lui qu'il est un « échangiste »! Il se soucie des mots qui le nomment, parce qu'il veut être reconnu comme il est. Il veut éviter les malentendus sur son identité, même s'il la fonde sur la caractéristique de changer d'identité constamment. Il se soucie du chapeau que nous lui attribuons. L'identité, ça se joue à deux : je me reconnais dans le chapeau que j'ai choisi, je m'affiche et je l'affiche pour montrer aux autres l'image de la personnalité que je deviens. Le regard des autres me sert de miroir : « miroir, me reconnais-tu comme pompier, comme instituteur, comme soignant ? » Comment faire pour que les personnes qui ont des troubles cognitifs puissent encore nous reconnaître et se sentir reconnues?

Je pense que nous portons tous un chapeau face au client. Ce chapeau est constitué de nos attitudes. La réaction du client nous montre ce qu'il reconnaît en nous. Le chapeau de nos attitudes montre au client qui nous sommes. Le chapeau est souvent le symbole d'un rôle ou celui d'un statut particulier. Il marque alors la relation entre deux personnes. Les personnes pieuses s'agenouillent devant l'auréole d'un saint, les sujets se prosternent devant la couronne du roi, on se met en position de combat face au heaume d'un guerrier, on se plie à l'autorité de la loi représentée par le chapeau du gendarme ou la perruque du grand juge.

Certains chapeaux donnent à ceux qui les portent un poids plus important par rapport aux autres, ce qui se traduit par une relation moins bilatérale qui peut aller jusqu'à une relation tout à fait unilatérale. Le symbole du chapeau est très fort. Il y a les chapeaux que nous décidons de porter. Mais aussi ceux que nous décidons de faire porter à l'Autre. Et l'inverse, que d'autres essaient de nous faire porter. Si nous sommes ensemble maintenant, c'est que quelque chose noue lie. Il y a donc un chapeau qui nous va à tous. Quel est-il? De quoi a-t-il l'air? Qui est son miroir?

Puisque je suis invitée à vous parler de l'approche Gineste-Marescotti, et puisque j'ai connu cette approche dans le contexte de soins aux personnes âgées souffrant de troubles cognitifs, je pense partager avec vous le chapeau de soignante auprès de ces personnes. Tous ceux qui se préoccupent de près ou de loin de ce qui se joue dans le contexte, par exemple, du bain à donner à une personne qui crie ou frappe parce qu'elle n'en veut pas, tous ceux qui sont préoccupés par ce qui se passe là, portent certaines caractéristiques d'un même chapeau. Vous et moi sommes susceptibles de prendre soin de personnes qui ont des besoins particuliers.

Si je continue mon analogie, l'approche Gineste-Marescotti peut être vue comme une facette que nous ajoutons à notre chapeau de soignant, ou d'intervenant, ou d'aidant, pour assurer en tout premier lieu la base de notre relation avec la personne dont nous prenons soin. Cette facette porte un nom. Le couple Gineste-Marescotti l'a appelée la « rencontre des humanitudes ».

Pour qu'un matelot reconnaisse un autre matelot par le petit chapeau qu'ils portent, il faut qu'il associe le chapeau à ce qu'il connaît d'un matelot. Yves et Rosette nous décrivent ce qu'est « l'humanitude » Ils nous expliquent comment l'animal reconnaît son espèce et quelle est l'importance de cette reconnaissance pour qu'un nouveau-né vive. Ils nous expliquent ce qui caractérise l'espèce humaine et l'importance pour l'homme que ces caractéristiques soient reconnues par les autres hommes. C'est tout un chapeau : celui de notre espèce! Il est encore bien plus important que les chapeaux de nos professions, de nos nationalités, de nos partis politiques, même de nos religions. La facette de l'humanitude doit forcément occuper une grande place sur notre chapeau de soignant!

Peut-être que nous avons oublié ce chapeau dans notre grande armoire, pensant qu'il nous avait été donné lors de notre naissance et qu'il faisait automatiquement partie de nous. Dans la vie de tous les jours, c'est probablement le cas. Mais prendre soin n'est pas une relation ordinaire. Ce n'est pas nécessairement inné. Prendre soin est une relation professionnelle, un engagement qui demandent un savoir-faire et un savoir-être. C'est de ça que nous parle l'approche Gineste-Marescotti, c'est ça qu'elle nous démontre.

Vous me direz : « Les familles prennent soin de leur parent malade avant de nous le confier dans une institution : elles ne sont pas professionnelles et elles prennent soin! » Justement, elles ont besoin autant que nous d'ajouter à leur chapeau de parent plein de sollicitude les techniques, les méthodes, les approches qui feront d'elles des personnes capables de prendre soin de façon efficace, par exemple quand il vaut mieux ne pas commencer la toilette en lavant le visage. Ça ne veut pas dire que tout le monde devra commencer par laver les mollets quand il donne un bain. La méthodologie porte un sens. Et la philosophie qui la sous-tend repose sur la communication qui nous semblait peut-être devenue impossible.

Nous pourrions croire, non seulement que l'Autre reconnaît automatiquement notre chapeau d'humain, mais croire aussi qu'automatiquement nous agissons envers l'Autre comme si nous y reconnaissions un frère humain. Mais, de temps en temps, quelques personnes, si rares soient-elles, ne se sentent pas reconnues comme de la même espèce que la nôtre. Elles se sentent exclues. D'autres sont incapables d'analyser ou de nommer ce qu'elles ressentent. Elles peuvent quand même vivre la réalité de l'exclusion.

Quand nos règles d'organisation ou même un traitement ou un plan de soins prennent le pas sur les besoins de la personne et ses propres priorités des choix qui la concernent, le risque est grand d'uniformiser les besoins et de faire de notre établissement une étable. Quand nous décidons que les droits reconnus en dehors d'une institution ne le sont plus entre nos murs, nous ne reconnaissons plus la personne dont nous prenons soin comme faisant partie de notre société. Elle n'est plus tout à fait notre semblable.

Nous excluons quelqu'un de la fraternité humaine, soit en ne reconnaissant pas qu'il est notre semblable, soit en ne voulant pas le voir dans son unicité qui le caractérise comme être humain.

Yves et Rosette nous font la preuve que des personnes qui s'étaient repliées sur elles-mêmes, qui ne communiquaient plus, qui ne marchaient plus, recommencent à sourire, parfois à parler, très souvent à marcher. Elles portent à nouveau le chapeau qui les fait reconnaître dans leur humanitude. Le chapeau leur a été redonné par un soignant ou un accompagnant qui l'avait lui-même auparavant retrouvé et qui, par un apprentissage et une conscience de ce qu'il fait, a réussi à entrer en communication avec elles, comme le matelot salue un autre matelot.

Quand les mots n'ont plus de sens ou quand la personne s'est fermée à nous, nous ne pouvons plus, comme Arturo le faisait,présenter par des mots le chapeau que nous portons et celui que nous allons faire porter à l'Autre. Comment faire accepter à la personne ayant des troubles cognitifs que nous lui donnions un bain?

Yves et Rosette travaillent en étroite collaboration avec le CCFP et les neuropsychologues Taillefer et Geneau. Leur méthodologie est enrichie de connaissances en psychogériatrie. Les conférences et les formations qu'ils dispensent ensemble nous rappellent ou nous apprennent les différents types de mémoire et comment, entre autres, la maladie d'Alzheimer s'attaque à la mémoire.

Je vous parle aujourd'hui de l'infirmière et de l'équipe de soins. Mais la méthodologie concerne des personnes de divers milieux et diverses disciplines. En témoigne l'assistance de 400 personnes (ergothérapeutes, physiothérapeutes, médecins, pharmaciens, etc), lors de la 7ième édition du Colloque annuel de Psychogériatrie en mai dernier, auprès de qui la conférence d'Yves Gineste a eu un effet bŌuf !

Nous apprenions ainsi que la mémoire affective est préservée bien plus longtemps que toutes les autres. Quand nous pensons que le souvenir récent est devenu impossible, nous nous trompons, en ce qui concerne la marque affective qu'il laisse sur la personne. Le client qui a la maladie d'Alzheimer ne peut peut-être plus se souvenir pourquoi la chaise du bain tourbillon ou le visage de la préposée lui font peur. Mais il se souvient que cette chaise et ce visage qu'il ne peut peut-être même plus nommer, sont menaçants. Et ce souvenir est un réel souvenir, affectif. Si nous l'avons construit désagréable sans le vouloir, nous pouvons le reconstruire, cette fois en douceur et en fraternité.

Auprès des personnes qui ont des troubles cognitifs, notre chapeau ne se reconnaît plus que par nos attitudes. Les mots en disent peu alors que le ton, lui, est important. Laver n'a plus de sens, toucher prend toute sa portée, pour le meilleur et pour le pire. Si les mots nous servaient partiellement de masque, ce masque n'est plus possible. Ce sont nos attitudes qui nous traduisent auprès du miroir qu'est le client.

La demande de consentement, qui allait de soi, qui était facile par les mots ou certains codes comme frapper à la porte avant d'entrer, n'en est plus une, quand la personne ne comprend plus ces codes. Comme nous oublions parfois de frapper à la porte, il nous arrive aussi de faire fi du consentement de la personne qui ne s'exprime plus de la même façon que nous et qui n'interprète plus son environnement comme nous le faisons. Il y a pas longtemps, nous ne savions pas que cette personne souffrirait autant sinon davantage qu'une autre de notre emprise sur elle. Et que parmi les rares souvenirs qu'elle est encore capable de construire, seule cette souffrance prend toute la place, inexprimable, innommable, incompréhensible pour la personne qui la subit.

L'approche Gineste Marescotti nous enseigne et je cite : « un conditionnement à respecter l'Autre et ne plus rien lui faire qu'il n'ait consenti, verbalement ou non. »…fin de la citation. C'est un conditionnement que nous choisissons parce que nous voulons être un soignant qui reconnaît en l'Autre un être libre. Nous décidons de nous investir dans l'apprentissage de ce conditionnement parce que nous-mêmes, assumons notre liberté, non seulement de soignant, ce qui revient à une autonomie professionnelle, mais nous assumons d'abord notre liberté comme être humain.

C'est pour ça que certains vidéos projetés lors des formations d'Yves et Rosette sont si poignants. Des aides-soignantes trouvent les mots pour décrire ce qu'elles perçoivent dans l'expression des personnes qu'elles lavent de force. Elles nomment « viol » ce qui devait au départ être un soin. N'est-il pas pathétique de voir une soignante assez empathique pour se sentir maltraitante et souffrir de porter ce chapeau dont elle ne veut pas? Son empathie lui fait reconnaître le refus de l'Autre mais le chapeau qu'on lui fait porter ne l'autorise pas à en tenir compte. Ces soignants-là souffrent eux aussi. Ils ne sont plus libres. Ce qu'ils font n'est pas prendre soin.

Ce n'est pas pour rien que la conférence prononcée par Yves Gineste lors du colloque de l'ASSTSAS en mai 2001 avait pour titre : Prendre soin de soi en prenant soin des autres. Nous voyons bien que le choix des chapeaux et la reconnaissance de ce que nous sommes, ça se joue à deux.

Coïncidence?: l'exclusion aussi, se joue à deux, de même que la relation de soins. Jean Maisondieu, dans son livre intitulé La Fabrique des Exclus, écrit : « En ce qui concerne la rencontre entre un inclus et un exclus, elle a souvent lieu dans le contexte fortement inégalitaire de la relation d'aide où les rapports de forces sont à l'évidence dissymétriques.» (p. 196)

Si le chapeau que nous portons peut être le symbole par excellence du rapport entre deux personnes, le chapeau de l'humanitude est une assurance contre l'exclusion. Face à la personne la plus vulnérable, la plus isolée, jusqu'à être isolée dans son psychisme et son repli sur soi, le soignant prend l'initiative d'aller à sa rencontre, et de se montrer humain. Il va à la rencontre de l'Autre qui n'est plus capable de cette initiative mais qui est encore un être humain à part entière. Il le f ait par le soin, un soin adapté aux besoins de la personne et qui autrement pourrait être perçu comme un viol de la personne.

Nous voyons toute l'importance que prend la notion de consentement et d'interprétation du consentement de l'Autre. Nous pouvons dire la même chose au sujet de la reconnaissance du refus de l'Autre. Pourquoi toute cette importance? Parce que dans nos sociétés, l'homme est considéré comme un être libre.

Au Québec, une petite partie seulement des personnes dites âgées ont besoin de soins. Une petite partie de celles-ci doivent entrer en institution. Et seulement une partie de cette partie souffre présentement de troubles cognitifs. La proportion de ce dernier groupe grandira cependant d'une année à l'autre, à cause de l'incidence de la maladie d'Alzheimer, très reliée à l'âge. Et c'est cette partie qui est le plus menacée d'abus de toutes sortes.

C'est pourquoi cette question nous concerne tous, soignants de quelque institution que ce soit ou soignants à domicile. À un moment ou à un autre de la vie de ces personnes, nous pouvons nous trouver sur leur passage. Quel que soit le contexte qui nous met en relation avec une personne qui dépend de nous, plus le degré de dépendance de cette personne est important, plus nous sommes seuls à pouvoir choisir le chapeau que nous allons porter et celui que nous allons lui faire porter.

Cet effort d'être attentif à la personne de l'Autre est-il facultatif ? Si j'en crois les assises de la profession d'infirmière, décrites dans les Perspectives de l'exercice, non il ne l'est pas. Les assises d'une profession ne sont pas facultatives. Un matelot qui ne saurait pas ce que fait l'autre qui porte le même chapeau que lui ne pourrait pas le reconnaître comme matelot! La seule reconnaissance porterait sur le chapeau, non sur la personne. Le premier principe de ces assises est le partenariat infirmière-client. Ça veut dire que le premier principe ne concerne pas le contenu de la relation mais la réciprocité de cette relation. Dès que nous choisissons un chapeau qui défavorise le client dans la bilatéralité de notre rapport avec lui, nous manquons à ce principe primordial. Si au Québec, les assises de la profession d'infirmière comportent une telle participation du client, c'est qu'elles correspondent à nos valeurs sociales. Peut-on les négliger dans le monde des soins?

Quand une infirmière est chef d'une équipe de préposées, elle porte une responsabilité face au rapport de toute l'équipe avec le client, en plus de son rapport personnel avec lui. Quand l'infirmière travaille en collaboration avec d'autres intervenants, des bénévoles, le comité des usagers, les gestionnaires, etc., elle porte encore la responsabilité de partenariat avec le client, non seulement dans sa participation personnelle, mais dans la façon dont elle l'arrime à la participation des autres partenaires du client.

Mais vous me direz : « Quand la personne a des troubles cognitifs, elle ne peut plus décider pour elle-même. Il faut bien mettre le chapeau de l'autorité. »

Je pense que non. Il faut plutôt ajouter des facettes nouvelles à notre chapeau. Le principe de partir de la personne reste le même. Les Perspectives décrivent la personne comme « un tout indivisible,…en relation avec les autres (personnes, famille, groupe ou collectivité) et en interaction avec son environnement. » (p.8)

Quand une personne se sent menacée par nous, crie et se débat quand nous l'approchons, même si la maladie l'empêche d'interpréter adéquatement son environnement, c'est nous qui entrons dans cet environnement qui est par définition en interaction avec sa personne. Ses troubles cognitifs changent les modalités de cette interaction. Mais nous faisons partie de ce qui s'y passe. À mesure que nous apprenons de ces personnes et de ceux qui en prennent soin, nous découvrons par exemple l'approche Gineste-Marescotti; cette approche qui permet de rester humain et reconnaître l'être humain chez l'Autre, malgré les troubles cognitifs et je dirais même parfois grâce aux troubles cognitifs.

Ces nouvelles connaissances sont-elles facultatives? Je dirais là encore que non. Selon les Perspectives, « La pratique des soins infirmiers requiert des connaissances scientifiques, la mise à jour continuelle de ces connaissances, la capacité de porter un jugement clinique, consolidés par l'expérience. » (p.9) Qui décide de dire à la préposée de laver de force la personne qui résiste? L'infirmière est-elle moins responsable envers le client parce que le bain du client est donné par la préposée? Je pense que l'infirmière peut jouer un rôle important de transmission aux membres de l'équipe de l'information pertinente aux soins, comme elle le fait auprès des clients et des aidants. Ce devoir n'est pas l'apanage d'infirmières ayant un statut particulier. Il appartient à toute personne qui possède une information pertinente au meilleur service au client. Une nouvelle connaissance n'est utile au citoyen que dans la mesure où les personnes qui livrent le service la possèdent.

Je pense qu'une profession devient ce qu'en font les personnes qui l'exercent. Ce sont encore les Perspectives qui nous disent : « L'engagement professionnel est d'abord individuel, et les diverses activités qui en découlent contribuent à définir une identité professionnelle. » (p.9)

La boucle se referme donc sur une question d'identité. Il est là, le rapport avec le choix du chapeau qui nous identifie tous au rôle de soignant et à la profession d'infirmière. Nous aurons une identité collective en gérontologie quand une attitude de soignant humain et compétent sera reconnue dans les soins que nous prodiguons à toute personne.

Jusqu'à il y a quelques années, nous étions démunis face à certaines situations. Nous n'étions pas capables de rejoindre la personne repliée sur elle-même, d'entrer en communication avec elle. Nous étions obligés d'enlever notre chapeau de partenaire même si nous ne voulions pas du poids énorme de cette unilatéralité mal reçue par l'Autre et souvent mal vécue par nous-mêmes.

Mais maintenant, l'approche Gineste-Marescotti, basée sur une expérience de 25 ans de relation avec les personnes les plus dépendantes pose des principes que nous ne pouvons plus ignorer. Le colloque de l'ASSTSAS où Yves Gineste a fait sa conférence avait pour grand thème : « Faire le plein de sens au travail ». Prendre soin fait du bien au soignant quand ce qu'il fait porte un sens. Il en est de même au Colloque du CCFP, où la méthodologie montrait l'évidence de sa pertinence au point de vue des besoins des clients.

La démarche systématique, qui garantit la crédibilité du jugement clinique de l'infirmière, est impensable si elle est vide de sens. Et quel est le sens d'un soin qui est décrit par le soignant lui-même comme un viol? Nous ne pouvons pas nous soustraire à cette question. Parce que « l'infirmière est responsable envers le client des soins qu'elle lui donne, ce qui signifie qu'elle doit répondre de la qualité des soins qu'elle lui prodigue. » (p.9)

J'ajoute à cet extrait des Perspectives que dans le contexte d'un travail d'équipe dont elle est le chef, l'infirmière étend cette responsabilité au travail global de l'équipe. Ce qui se passe entre la préposée et le client qui souffrent tous les deux, concerne toutes les infirmières, quel que soit leur statut d'emploi, et quel que soit leur niveau de formation initiale, si elles partagent toutes ce qui constitue les assises d'un même service au client.

C'est ma liberté de faire du soin un acte libérateur, tel qu'il se définit dans sa notion contemporaine. Prendre soin est supposé rendre libre parce qu'il constitue un accompagnement, rien de plus. Absolument rien de plus. Accompagner une personne en perte d'autonomie peut comporter des interventions palliatives et de suppléance, mais la qualité de la relation fait en sorte que ce ne soit pas un contrôle ou une emprise sur l'Autre. Les compétences et les connaissances pertinentes n'en sont pas moins nécessaires, bien au contraire. Éclairer les choix de l'Autre est peut-être plus difficile que choisir à sa place.

L'approche Gineste-Marescotti, associée aux connaissances théoriques de psychogériatrie, nous apporte un nouveau langage, comme Arturo se soucie de la façon dont on nomme ce qui le concerne. Il n'est plus question de comportement agressif et perturbateur mais de comportement d'agitation pathologique. Les décisions de soins doivent répondre, selon l'expression du Dr Daniel Taillefer, à un processus « cliniquement rationnel ». L'improvisation et l'ignorance naïve ne sont plus acceptables.

L'approche Gineste-Marescotti, comme toute méthodologie, est faite de techniques. Par exemple, vaincre l'habitude d'utiliser le pouce et la prise « en pince ». Ou respecter l'ordre selon lequel laver les diverses parties du corps d'une personne qui a des troubles cognitifs et devient agressive lors du bain. Ou comment ouvrir sans utiliser la force une articulation chez un client contracté. Leur approche a montré des résultats spectaculaires auprès des personnes qui ont des comportements d'agitation pathologique.

Leur chapeau d'humanitude se reconnaît par le regard qui s'arrête au lieu de balayer, la parole qui annonce tout geste que nous allons pratiquer sur la personne, la tendresse du toucher sans le pouce, l'importance d'apprivoiser l'Autre comme dans les préliminaires de l'amour. Je cite Yves Gineste : « Au niveau cérébral, la personne reconnaît ainsi une approche oubliée. »

Ces techniques demandent qu'on les apprenne. Elles demandent un réel entraînement. Même si nous en développons intuitivement quelques éléments, leur cohérence, leur développement, et notre autocritique face à elles font de nous des professionnels. L'à-propos de leur utilisation et la façon d'être du soignant qui a appris comment « faire » constitueront la personnalité d'un soignant.

L'humanitude, telle que nous la décrivent Yves et Rosette, c'est accueillir l'être humain dans son espèce, comme le fait la brebis qui lèche son agneau nouveau-né. Si elle ne le fait pas, l'agneau meurt. Le regard de la mère pour son enfant humain a les caractéristiques de l'humanitude. La qualité de ce regard est-elle encore présente quand le bébé est devenu vieux? La maman parle à son enfant, même quand les mots n'ont pas encore de sens pour lui. Nous pouvons réapprendre à communiquer pour reconnaître la fraternité humaine de la personne qui a perdu le sens des mots. Le toucher peut constituer l'expression privilégiée de l'amour ou au contraire celle de la violence.

Toutes les techniques reposent sur un sens profond, sur l'humanitude. Je cite Yves :« Comme soignant, je choisis que si je n'ai que 10 minutes à passer avec une personne, je vais entrer en relation avec elle et le resterai à chaque instant. » (Y.G.) Fin de la citation. Je vais développer les techniques que cela exige quand cette personne ne peut plus prendre l'initiative et communiquer de la même façon que tout le monde. Je vais aller chercher son regard, aller chercher son consentement, aller chercher son humanitude pour me la donner et la lui rendre. En allant chercher la sienne, je vais chercher la mienne. C'est une rencontre.

Une méthodologie est un outil. Elle donne une nouvelle facette à notre chapeau, tout en ne s'imposant pas en paradigme. Mais dans certains cas, elle est la seule solution efficace. Il nous appartiendra toujours de garder le sens de ce que nous faisons de ces outils que sont les techniques. Nous pourrons alors les pousser plus loin, en même temps que nous en approfondirons le sens. Le monde des soins de longue durée évolue tellement vite et il y a tellement de choses à découvrir que nous devons absolument améliorer la communication entre nous et aller chercher les informations dont nous avons besoin.

De nombreux outils vont surgir de partout, parce que partout les soignants et les clients sont confrontés aux mêmes défis et aux mêmes réalités. Nous avons le choix de rester au Moyen-Âge tout en nous plaignant de ne plus être reconnus. Nous avons aussi celui d'aller chercher les nouvelles connaissances qui nous aident face aux situations nouvelles. Nous avons le choix de l'identité que nous désirons assumer. Nous avons le choix de continuer à voir notre frère humain comme une personne à part entière. Nous avons le choix de respecter notre propre dignité en même temps que celle de la personne dont nous prenons soin. La méthodologie d'Yves et Rosette nous y convient.

Marguerite Mérette

La Méthodologie des soins Gineste-Marescotti est protégée en France et à l'étranger. Marques déposées: "Toucher tendresse","Gineste-Marescotti","Philosophie de l'humanitude", "Capture Sensorielle", "Manutention Relationnelle,"Mourir Debout".

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